
La colocation et la bonne fortune
Auteur·e·s
Angel Sun-Veilleux
Publié le :
9 avril 2026
Je suis en rupture. Une rupture qui s’en venait, inévitablement, mais qui ne blesse pas moins. Mais non! Je ne parle pas d’une rupture amoureuse, mais bien de mon divorce amicable de colocation avec ma coloc. Mais je me considère incroyablement chanceuse et fortunée d’avoir eu une superbe colocation. Nous nous séparerons et comme éléments essentiels de notre patrimoine ? Notre collection de Tupperware, dont j’ai grandement hérité. Au revoir, machine à café fancy et bonjour au monopole de ma collection de thé. Oui, parfois c’est drôle avec du recul des histoires d’horreurs de coloc (y’a fait QUOI avec les cuillères?!), mais parfois, notre vie peut avoir des péripéties rocambolesques ailleurs que dans l’intimité de son chez-soi.
Avec du recul, je vois que chacun de mes colocs m’ont légèrement formée. Lors de cette période de nos vies de jeunes adultes, nous sommes particulièrement perméables à nos influences externes


Anciennement, à une époque avant la crise du logement, le passage en colocation était souvent associé à un rite de passage lors de l’université, mais de plus en plus, les gens restent plus longtemps en colocation. Également, dans notre monde de plus en plus seul, les colocations sont une manière de vivre en communauté qui plaît à plus d’un. La chercheuse Madeleine Pastinelli, dans son article « Seul et avec l’autre : colocataires au quotidien (Québec) », a fait des entrevues avec des personnes en colocation et dresse le constat suivant : « en l’absence d’un conjoint, le colocataire devient cette personne privilégiée, cet autrui signifiant auquel on peut se rattacher pour éviter de se penser et de se voir seul. Même s’il n’y a pas d’engagement, et même s’il n’y a pas de projets d’avenir, les gestes les plus ordinaires du quotidien conduisent à un “être ensemble” bien réel ».
Une intimité à braver
La relation de coloc est difficile à décrire : oui, on est ami.e.s, mais aussi, on se voit tous les jours (ou presque) dans la monotonie du quotidien; oui, on est ami.e.s, mais contre aucune somme d’argent au monde je ne ferais ta vaisselle; oui, on habite ensemble parce que je ne peux pas me payer un appartement tout.e seul.e, mais il ne faut pas trop que tu gosses.
Comme le dit Pastinelli : « Assimiler la relation de colocation à une association strictement économique participant d’une stratégie de pauvreté serait, on le voit, plus que réducteur. À l’inverse, croire qu’il s’agit d’une relation familière d’intimité au même titre que les liens conjugaux ou familiaux relèverait de la plus grossière exagération. »
La colocation est aussi un phénomène assez rarement étudié, car il reste très hétérogène. Les motivations pour être en colocation divergent, les profils des gens aussi. Également, tout praticien du droit du logement vous dira que ce ne sera pas par le droit que le beef de coloc sera réglé : il n’existe presque aucune règle pour encadrer ce phénomène… et si il y en a, elles sont rarement applicables.
La colocation, « [ça peut être] “vivre seul avec d’autres”, partager une boîte à habiter où l’on se croise sans organiser une vie commune ». Mais ça peut être également une présence rassurante dans son espace de vie, sans trop de ficelles. C’est des conversations à l'improviste pendant la préparation de repas, des cellules de crise à minuit, des tops empruntés dernière minute et des rappels adultes de racheter du beurre la prochaine fois qu’il sera en spécial. Mais ne vous inquiétez pas, je sais également que ça peut être des couleuvres avalées, des commentaires passifs-agressifs, un poids mental impartagé : bref, un vrai cauchemar.
Être ami.e.s ou ne pas être ami.e.s
Dans la sélection de coloc, il y a souvent deux écoles de pensées : « je vais en colocation avec mes ami.e.s » vs « je vais en colocation avec des personnes rencontrées dans le but d’être coloc et être ami.e.s est un plus ». Je défends assez fortement cette deuxième position. J’aime mes ami.e.s d’amour, mais je suis aussi consciente que 1) les conséquences d’une mésentente de coloc aura des répercussions très graves et 2) je suis amie avec des personnes avec qui je n’habiterais pas, tout simplement. Dans ses recherches, Pastinelli résume posture ainsi : « La règle est simple : ne pas mélanger amitié et colocation. Il faut se connaître assez pour savoir “si ça peut fiter”, mais il faut aussi jouir du minimum d’étrangeté, seule garante de la distance préalable au respect ».
Les 3 colocs
Par contre, dans mon cas, aucun.e de mes ami.e.s ne partaient en colocation, donc il fallait inévitablement que je me tourne vers la roulette russe de Facebook Marketplace.
J’ai eu 3 différent.e.s colocs et chacun d’entre elleux m’ont appris quelque chose. Ma première année de colocation, j’ai eu Adam et Jade, qui sont restés un semestre chaque. Malgré le fait que je voulais éviter un mec pour ma première expérience de colocation, j’ai fini par le prendre, car j’ai été convaincue par son bon caractère après l’avoir rencontré et je commençais à être despérée à l’approche du paiement du premier mois de loyer. Au final, je n’ai pas regretté mon expérience. J’ai constaté que, en effet, les mecs peuvent être propres et respectueux de l’espace. Ce fut une colocation conventionnelle, avec une relation de colocs sans être besties, mais aussi, sans désagréments.
Ensuite, j’ai accueilli Jade. Jade était en échange à Montréal et m’a fait découvrir ma ville sous un nouvel angle. Chaque semaine, elle me parlait d’un nouvel évènement qui se passait à Montréal que je ne connaissais pas, plusieurs d'entre eux à saveurs militantes. Également, malgré le fait qu’elle n’était ici que temporairement, elle s’impliquait hebdomadairement dans un organisme communautaire, une habitude de chez elle qu’elle a importée. Elle cuisinait beaucoup, riait fort et on se garde toujours au courant de la vie, grâce aux réseaux sociaux.
Finalement, lorsque mes deux compagnons temporaires sont partis, je me suis mise à chercher un.e coloc qui durerait plus longtemps, au moins un an. Par hasard, j’ai découvert Eugénïe, que vous connaissez peut-être, vu que c’est une étudiante de la fac (et accessoirement, la directrice web du journal). Ce qui m’a surtout vendu, c’était qu’elle avait le même souci que moi d’avoir un environnement propre et de communiquer efficacement, éléments essentiels pour une colocation. Je considérais que le fait qu’on serait à la fac ensemble comme un bonus et un drôle d’adon. Avec du recul, je vois que chacun de mes colocs m’ont légèrement formée. Lors de cette période de nos vies de jeunes adultes, nous sommes particulièrement perméables à nos influences externes. Discrètement, les gens avec qui ont vit nous forment, maintenant que nous nous trouvons plus éloignés du filet de notre famille.
Au final, mes colocations m’ont appris tellement et je considère ce genre de relation essentiel pour être un adulte pleinement formé : les beautés de partager la charge mentale du quotidien avec quelqu’un d’autre, la communication proactive et la découverte de la communauté autrement bâtie. Oui, habiter avec quelqu’un qu’on ne connaît pas présente un risque et un océan de possibilités, mais comme Keanu Reaves le sait si bien, Fortis Fortuna Adiuvat (la fortune sourit aux braves).
Madeleine PASTINELLI, « Seul et avec l’autre : colocataires au quotidien (Québec) », Ethnologie française, vol. 35, no 3, 2005, p. 479-491, en ligne : https://doi.org/10.3917/ethn.053.0479