Portrait%20sans%20photo_edited.jpg

L’homme unidimensionnel ou la libération envers et contre tous

Auteur·e·s

L’aliéᐧe néᐧe

Publié le :

22 décembre 2021

Chaque mois, les membres du club des alliéᐧeᐧs néᐧeᐧs, le club de lecture du Pigeon dissident, lisent une œuvre qui a marqué l’histoire des idées et en discutent dans l’optique d’en appliquer les grandes lignes au monde d’aujourd’hui. Comme deuxième lecture, les alliéᐧeᐧs néᐧeᐧs ont lu une œuvre qui a marqué la philosophie de la seconde moitié du 20e siècle et qui a pu servir d’arrière-plan philosophique à la contre-culture de cette époque, soit l’Homme unidimensionnel d’Herbert Marcuse.

Dans un monde où l’État s’approprie le rationnel pour justifier ses actions (qu’elles soient législatives, judiciaires ou exécutives), Marcuse soulève que, par sa logique interne, le gouvernement instrumentalise la raison au profit de son programme politique de sorte que la vision du monde que nous connaissons nous paraît fixe, immuable et parfaitement raisonnable.

Image: Wix
Image: Wix

press to zoom
Image: Wix
Image: Wix

press to zoom

Né à l’orée du 20e siècle à Berlin, Marcuse put étudier auprès des géants de la philosophie allemande de l’époque. Il fit partie de cette école de penseurs réunis autour de l'Institut de recherche sociale fondé à Francfort en 1923 et qui, accablés par les abjections du marxisme orthodoxe de l’Est et du capitalisme sauvage de l’Ouest, développèrent des critiques sociales visant à permettre des transformations de fond dans une société. Herbert Marcuse, qui fut la figure de proue de cette école aux États-Unis, s’attaqua tout au long de sa vie aux nouvelles formes de contrôle social qu'incarnait à l’époque la naissance des médias de masse.


La raison et le progrès


Dans un monde où l’État s’approprie le rationnel pour justifier ses actions (qu’elles soient législatives, judiciaires ou exécutives), Marcuse soulève que, par sa logique interne, le gouvernement instrumentalise la raison au profit de son programme politique de sorte que la vision du monde que nous connaissons nous paraît fixe, immuable et parfaitement raisonnable. La démocratie, le capitalisme (et ce qui en découle, autant au niveau culturel qu’artistique), le monde des affaires : tous serviraient cette finalité d'objectiver l’homme et de le dominer, et ce dans l’intérêt de produire plus, toujours plus.


La science et la technologie ont amené ces dernières décennies une vague de changement que nul n’avait envisagée. Des médias sociaux au télétravail, des téléphones intelligents au tourisme spatial, il semble que le progrès ne connaisse plus de limites. Mais avec la science vient cette difficulté de distinguer ces vérités universelles et mathématiques, qu’elle développe et systématise, des vérités personnelles par lesquelles une personne aurait la capacité de s’autodéterminer. Cette distinction est primordiale pour Marcuse, qui nous fait remarquer que l’état des choses n’est qu’une possibilité parmi tant d’autres. Selon lui, la technologie est utilisée dans l’intérêt de la politique, de l’appareil administratif moderne, et non dans l’intérêt de l’homme. C’est ainsi qu’il précise que nous vivons dans un monde irrationnel, malgré qu’on ne cesse de répéter qu’il est plus rationnel et meilleur que jamais.


Il retourne donc vers la finalité de l’homme et remarque que nous la dénaturalisons. De la culture que nous consommons au bien-être que nous en dérivons, Marcuse croit que les désirs que le travail (médium à l’argent) nous permet de satisfaire sont de deux classes : faux et vitaux. Il en revient que ce désir d’exprimer notre for intérieur par ce que nous portons, par exemple, n’est qu’un reflet du contrôle que la société industrielle avancée a sur la vision que nous avons de nous-mêmes. Et pris dans cette toile d’idées, de propagande, de publicités et d’idéaux insensés, nous en venons à oublier non seulement de penser négativement (d’avoir un sens critique des choses, de reconnaître les alternatives, les autres manières de vivre), mais même à oublier qui nous sommes véritablement. Lorsque nous ne pouvons plus distinguer nos désirs vitaux (émotionnels, de sommeil, de se nourrir, d’avoir un « chez-soi », etc.) de ces faux désirs créés pour renforcer l’appareil qui nous domine, tout nous semble objectif et rationnel. Mais l’est-ce vraiment?


La Faculté de droit offre un angle d’entrée dans ce qui constitue une pratique irrationnelle et qui pourtant, à la surface, paraît des plus rationnelles. En effet, il est bien connu de tous que l’ambiance est tendue et compétitive entre les étudiantᐧeᐧs. Il ne peut en avoir une meilleure incarnation que la Course aux stages. Chacunᐧe fait du mieux qu’il peut pour obtenir un GPA plus élevé que les autres, de sorte que ceux qui s’en sortent « au top » sont ceux qui méritent les emplois les plus rémunérateurs. C’est une dynamique commune dans toutes les institutions d’éducation dans le monde ‒ placer un chiffre sur la performance de personnes de manière à les comparer entre elles. Mais en droit plus qu’ailleurs, il semble non pas que ce soit pour permettre à chacunᐧe d’apprendre, de grandir, de coopérer et de réussir, mais plutôt pour permettre aux employeurs qu’avantage cette dynamique de faciliter leur choix.


Et pourtant, dirait Marcuse, il n’y a rien de plus déshumanisant qu’un tel système. De ramener la valeur d’un être humain à sa performance, de le qualifier par un chiffre, dans l’intérêt de le comparer ‒ de faciliter cet exercice de comparaison ‒ pour ensuite mettre de côté ceux qui « échouent », de les délaisser et de les oublier s’ils ne peuvent servir à l’appareil légal corporatif. Dans tous les cas, on prétend à la CSC que la dignité humaine est sous-jacente à la Charte, à notre nation, mais quelle trace de dignité humaine voyons-nous dans cet exercice? C’est le système, disons-nous, c’est le jeu. Mais si nous ne sommes pas responsables du monde dans lequel nous vivons, qui l’est? Nos valeurs valent très peu face à la réalité d’un monde compétitif, qui semble pourtant révéler nos réelles valeurs ‒ matérialisme & profits, consommation & production, iniquité & méritocratie, humanisme d’apparence & démocratie du spectacle. Par contre, il me semble que nous gagnerions à être curieux, à coopérer, à s'entraider, idéaux malheureusement nébuleux dans un monde où la compétition, la performance et l'apparence prévalent avant tout. Chacunᐧe a ses défauts, mais surtout ses forces, sources de beauté ‒ certainᐧeᐧs le charisme, d’autres l’analyse, d’autres l’empathie ou même l’art de raconter ‒, mais elles se perdent malheureusement dans un monde unidimensionnel où ce qui est et ce qui n’est pas sont inconcevables, où seules la performance et la production sont valorisées alors que maintes autres qualités le mériteraient bien. Ceci illustre bien les propos de Marcuse sur la raison. L’institutionnalisation de la raison est un des grands progrès qu’ont amené la modernité et, par extension, le capitalisme. Or, cette progression de la raison contient en soi le germe de sa contradiction. En effet, de par sa propre logique, cette institutionnalisation tend à isoler la pratique du rationalisme critique à certains champs d’activités qui servent l’ordre social. De même, l'université, lieu sacro-saint de la raison, est constamment pressée à servir d’instrument au progrès tel que dicté par le statu quo, soit le progrès technologique et la création de richesses.


Pour aller plus loin, l’irrationnel touche aussi notre quotidien à l’extérieur des salles de cours. On nous parle de démocratie et de promesses de droits fondamentaux, de justice et de liberté, mais nous acceptons que certaines personnes couchent dans la rue. Nous permettons que certaines personnes perdent leurs âmes, et parfois leurs vies, avant de pouvoir les exprimer, les vivre. Nous imposons que certainᐧeᐧs se cachent, alors qu’on gagnerait à les voir. On dit que les animaux ont des impératifs biologiques, mais on les traite comme des biens. On dit que la justice est aveugle, mais on se retrouve avec une disproportion de personnes racisées dans nos prisons, de même qu’une disproportion de leurs arrestations. Nous fermons les yeux face à ce que l’on mange, à ce que l’on porte, à ce que l’on achète ‒ d’un point de vue humaniste, mais aussi environnemental et durable. Finalement, chacunᐧe vit dans sa tête, dans sa bulle, dans son monde… Mais si on ne conçoit pas être irrationnel, comment peut-on venir à le soupçonner ? Si on ne sait pas avoir un choix, comment se responsabiliser pour les choix que l’on fait?


La question se pose donc, et nous la posons à tous. Certes, le monde que nous connaissons a ses bienfaits, et il est faux de prétendre que son histoire n’en est pas une de progrès. 


Néanmoins, si l’on reconnaît que ce qui est n’est qu’une possibilité parmi tant d’autres, que ce qui est objectif aujourd’hui semblera peut-être subjectif demain, que ce qui est rationnel maintenant semblera sans doute irrationnel demain (comme l’histoire nous l’apprend), comment devons-nous imaginer le monde de demain? À qui revient-il de créer le monde de demain?


Le langage neutralisé


Un autre aspect intéressant quoique parfois obscur de l’œuvre de Marcuse est son traitement du langage, qui s’inscrit dans sa critique plus large de la pensée unidimensionnelle. Pour Marcuse, avec le développement des médias de masse et de disciplines comme la linguistique ou la communication, qui prennent une approche scientifique ou instrumentale au langage, le langage du discours public devient unidimensionnel, allant dans le sens de l’unification et rejetant systématiquement la critique ou des rapports plus transcendants au langage. Ce passage résume bien la pensée de Marcuse :


« Le contenu du concept n’est pas autre chose que le contenu désigné par le mot, généralisé et standardisé (...). Le mot devient cliché; en tant que cliché il règne sur le langage parlé ou écrit; la communication empêche dès lors un authentique développement du sens. »


Dans cette optique, Marcuse critique l’utilisation faite de termes comme « liberté », « égalité » ou « démocratie » dans le discours public, qu’il juge orwellien, particulièrement à une époque où ces termes servaient d’étendard à une guerre nucléaire qui paraissait imminente. Leur utilisation cachait alors, et cache encore souvent, les conflits sociaux qu’ils renferment. Or, non seulement ces termes sont-ils déformés, ils sont immunisés contre la contradiction, car leurs concepts sont réduits à des formules qui se justifient par elles-mêmes ‒ les États-Unis incarnent la liberté, donc ses habitants sont forcément libres. Ils deviennent ainsi d’efficaces instruments de contrôle. Ainsi, le langage est appréhendé par l’appareil de production en assurant une plus grande facilité à la vie des individus mais en appauvrissant son sens. Des termes universels comme la « liberté » ou la « justice », dont les significations ne peuvent qu’être débattues, comme ce fut le cas à l’ère de Platon, perdent donc cette complexité et adoptent une qualification unidimensionnelle, celle qui reflète le statu quo, ce qui ne fait que renforcer l’emprise de la société industrielle avancée.


Un exemple contemporain qui peut paraître amusant de cette neutralisation du langage est la substitution de beaucoup d’adjectifs plus soutenus pour décrire des situations d’attendrissement par l’expression cute, que ce soit pour décrire un couple de personnes âgées, de simples gestes d’affection ou les qualités esthétiques d’un objet. La profondeur, le sens et la poésie que recèlent ces situations se voient neutralisés au profit d’une expérience accessible, connue et superficielle, facilitant sa consommation rapide et le passage à autre chose. On voit ainsi comment, épris de clichés, de diminutifs et d’absolus, la réduction du langage peut s’assimiler à la réduction de notre imaginaire. Pour Marcuse, qui rappelle Orwell, cette possibilité de réduction est constamment utilisée à des fins politiques.


Quelle libération ?


Or, comment se libérer de ces attitudes qui, selon Marcuse, sont intégrées par l’humain et sans cesse actualisées par lui sans que soit nécessaire la présence continue d’une figure d’autorité ? Pour Marcuse, les habitantᐧeᐧs des sociétés industrielles avancées ont été tellement été modeléᐧeᐧs par diverses formes de contrôle social que leurs besoins et ambitions sont devenus conformistes. Comment penser et réaliser sa liberté ? Marcuse propose une forme de refus général menant à la création d’une nouvelle sensibilité libérée des impératifs de progrès et de production. S’inspirant grandement des mouvements de libération de l’époque, il postule que ce refus viendra avant tout des plus oppriméᐧeᐧs de la société, des déclasséᐧeᐧs qui peuvent formuler une opposition qui « frappe le système de l’extérieur ». C’est cette classe, que Karl Marx appelait le lumpenprolétariat, ou sous-prolétariat, qui recèlerait le plus grand potentiel de changement. Citant Walter Benjamin, Marcuse termine son ouvrage en affirmant : « C’est seulement à cause de ceux qui sont sans espoir que l’espoir nous est donné. » Certes, cette solution ne peut que laisser leᐧla lecteurᐧrice contemporainᐧe sur sa faim. Mais elle l’incite quand même à essayer de reconnaître le contrôle jusque dans ses formes les plus insidieuses.