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L’amour manque, l’amour complète, l’amour persiste - Parlons de philosophie grecque

Auteur·e·s

Charlotte Bazinet

Publié le :

12 février 2026

Au retour des fêtes, j’étais à la Maisonnée quand le sujet de conversation à la table est soudainement devenu la manière dont chacun.e définissait l’amour.  À y repenser, la situation pourrait être dépeinte comme une adaptation moderne du Banquet de Platon, avec un peu moins d'hommes en toges et beaucoup plus de chandails du Carnaval. À la manière socratique, certain.es partageaient leurs vues de l’amour romantique pendant que je les écoutais tranquillement.

C’est cette difficulté à interroger que Platon met en scène dans Le Banquet, où l’amour n’est jamais défini en entier, mais exploré à travers des discours distincts.

Si je suis restée silencieuse, ce n’était pas par désaccord, mais parce que l’amour était évoqué comme une évidence. Or, les évidences sont parfois les choses les plus difficiles à interroger.


C’est cette difficulté à interroger que Platon met en scène dans Le Banquet, où l’amour n’est jamais défini en entier, mais exploré à travers des discours distincts. Parmi ces discours, celui d’Aristophane et celui de Socrate (qui met de l’avant les idées de Diotime) proposent deux manières profondément différentes de concevoir l’amour. Je vous invite à vous plonger dans leur étude afin de comprendre si l’amour doit être envisagé comme un état de complétude ou, au contraire, comme l’expression persistante d’un manque intrinsèque.


Avant de s’aventurer dans les pensées d’Aristophane et de Diotime, il importe de bien se situer. Nous sommes au IVe siècle avant notre ère, à Athènes, chez un jeune poète qui a récemment remporté un prix pour la rédaction de sa dernière pièce. Pour célébrer cette occasion, ses invité.es profitent d’un festin chez lui, qui devient rapidement le décor de fond d’une discussion engagée sur l’amour.


L’amour comme un état de complétude

Aristophane est un dramaturge. Ce trait se reflète dans la manière dont il fait part de sa conception de l’amour, soit sous forme d’un mythe : le mythe des androgynes. À l’enchantement de ses interlocuteurs.trices, il met en exergue l’hypothèse que l’humain était, initialement, une créature sphérique à quatre jambes, quatre bras, deux têtes et deux sexes. Cette créature ayant rendu les dieux et déesses jaloux.ses par sa puissance menaçante, Zeus a décidé de rompre les androgynes en deux, créant ainsi l’homme et la femme. Depuis ce clivage, chaque âme humaine serait à la recherche de l’âme avec laquelle elle formait un androgyne jadis, visant à renouer avec son état de complétude. Considérant que le désir serait rattaché à notre totalité, l’amour nous pousserait à nous unir à autrui dans l’espoir de retrouver l’unité originelle et par conséquent, de « guérir l’être humain ».


« Embrassés, enlacés l’un à l’autre, brûlant de n’être qu’un, ils mouraient de faim et d’inaction, car ils ne voulaient plus rien faire l’un sans l’autre. »


Dans le jargon courant, c’est le principe des âmes sœurs qui découle de la pensée d’Aristophane. Ce point de vue suggère que l’amour romantique, une fois trouvé, équivaut à un état de repos, la quête étant achevée. À travers les yeux du ou de la bien-aimé.e, la houle des vagues du monde extérieur ne peut plus chambouler. Ensemble, les amant.es sont stables et heureux.ses dans leur plénitude.


Au banquet, le discours d’Aristophane fut bien acclamé. Certes, le mythe des androgynes charme, comme le fait un conte de fée. Cela dit, Socrate relança rapidement les invité.es en les incitant à considérer les pensées de sa maîtresse de philosophie, Diotime.


L’amour comme l’expression d’un manque

Préalablement au regard approfondi que nous poserons sur la pensée suivante, j’estime qu’il faut souligner que cette pensée est celle d’une femme, Diotime. Socrate ayant eu l’opportunité de dialoguer avec elle, il rapporte ses propos à une table d’hommes en Grèce antique. Tel qu’il en est souvent le cas dans les dialogues socratiques documentés par Platon, Socrate sera reconnu comme le plus sage à la fin de la discussion : ses propos auront été considérés comme ceux se rapprochant le plus de la vérité. Cela peut faire sourire de remarquer qu’une femme a « remporté » cette discussion entre penseurs masculins sans même avoir été présente dans la pièce.


Premièrement, Diotime fait valoir que Éros, dieu grec de l’amour, est né de l’union du dieu Poros (dieu de l’abondance et de l’ingéniosité) et de la déesse Pénia (déesse de la pauvreté et du manque). Ainsi, leur fils Éros, qui symbolise l’amour, serait en réalité en constant mouvement entre la ressource et le besoin, retenant de ses deux parents. Son mouvement n’est jamais au repos.


Alors, l’amour ne pourrait pas être une forme de plénitude, puisque dans l’amour, il y a du désir et que le désir émane d’un manque. On désire manger parce qu’on a faim. On désire être meilleur.e parce qu’on sait qu’il y a place à l'amélioration. On désire être aimé.e parce qu’à un certain niveau, on vit un manque d’amour. Cela ne veut pas dire que l’amour est vide. La pensée de Diotime signifie plutôt que l’amour serait davantage le sentiment criant d’un vide plutôt qu’un sentiment qui émane d’un plein. Autrement dit, l’amour est une œuvre d’art qu’on travaille en continu, en visant perpétuellement à retravailler les détails qui nous empêchent de considérer que l'œuvre est finie. Avec l’autre, on s'épanouit, mais on est deux êtres distincts qui, ensemble, s’aident à combler leurs besoins respectifs.


Ces conceptions de l’amour ne sont que deux parmi tant d’autres. Si l’amour demeure si difficile à penser, c’est peut-être parce qu’il n’a jamais été conçu pour résoudre la tension entre complétude et manque. Je crois que ce qui garde le sentiment de l’amour si sacré à travers toutes les époques est notamment le mystère qui l’entoure. Avec espoir, je souhaite que, dans quelques années encore, des camarades entretiendront une discussion similaire à celle du Banquet, que ce soit autour de vin grec ou de pichets de bière de la Maisonnée.

*Éros est traditionnellement reconnu comme le fils d’Aphrodite en mythologie grecque. Sa naissance de l’union de Poros et Pénia est un mythe parallèle et alternatif.

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