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L’absence d’élections en Libye : une impasse démocratique

Auteur·e·s

Apolline Labeta

Publié le :

1 octobre 2022

Alors que la campagne électorale pour les élections provinciales québécoises enflamme la scène publique, j’ai fait le choix d’écrire sur l’absence d'élections en Libye. Si des élections sont envisagées, la date reste inconnue. Il s’agit plutôt d’un idéal que l’Occident tente à tout prix de copier en Orient, et ce, même si le pays ne semble pas prêt. En effet, l’Occident veut étendre son système démocratique à ces nouvelles nations sorties du joug dictatorial. Mais le fait est que les dissensions politiques et les faibles structures administratives ne jouent pas en faveur de l'organisation d’élections dans certains pays, qui doivent se reconstruire avant de penser à leur avenir démocratique, comme le démontrent l’abandon du processus électoral en janvier 2022 et les mandats au Haut Conseil d’État et au Parlement qui s’éternisent.

On pourrait penser que la chute de Kadhafi aurait marqué l’éveil démocratique de la Libye, mais il n’en est rien. Car aujourd’hui, le peuple libyen se trouve dans une impasse électorale. En effet, des élections sont prévues depuis 2018, mais la réalité est que la Libye n’a toujours pas de président⋅e à ce jour.

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Brève histoire du système libyen

La Libye est un État du Maghreb bordé par la mer. Ce pays de 8 millions d'habitant⋅e⋅s a tout pour devenir une nouvelle puissance des pays africains, mais c’est sans compter les guerres politiques, religieuses et civiles qui ont affaibli le pays, et qui l'ont propulsé sur la scène internationale. Je parle évidemment du régime de Mouammar Kadhafi. C’est son coup d’État de 1969 qui le place à la tête du pays. Il se dit guide de la révolution libyenne et fervent défenseur du panarabisme et du socialisme. Il ressemble plus au chef suprême à l’origine d’un régime dictatorial. Il réussit à rester au pouvoir pendant 42 ans, notamment grâce à ses liens avec les tribus locales et à son soutien dans de nombreux conflits internationaux : à l’Armée républicaine irlandaise, à la Fraction armée rouge, au MPLA et aux Palestinien⋅ne⋅s. Les Américain⋅e⋅s assistent à la création d’un système dictatorial. C’est ce système qui empêche la Libye de se doter d’une vraie Constitution ou de représentant⋅e⋅s politiques élu⋅e⋅s. 2011 marque la fin du régime de Kadhafi et la montée du printemps arabe, mais pas l’entrée de la Libye dans l’ère démocratique.


Question électorale

On pourrait penser que la chute de Kadhafi aurait marqué l’éveil démocratique de la Libye, mais il n’en est rien. Car aujourd’hui, le peuple libyen se trouve dans une impasse électorale. En effet, des élections sont prévues depuis 2018, mais la réalité est que la Libye n’a toujours pas de président⋅e à ce jour. En décembre 2021, la Haute Commission électorale libyenne décide de repousser une fois de plus les élections. On observe alors une bataille entre la Haute Commission et le Parlement. Car si la Haute Commission avait déjà proposé une nouvelle date pour les élections, celle-ci n’a pas été entérinée par le Parlement. Là où la Haute Commission veut agir rapidement, la commission du Parlement a été claire lorsqu’elle a présenté son rapport en décembre dernier devant les députés; elle veut remettre tout à plat pour « redessiner une nouvelle feuille de route réaliste et applicable en définissant ses étapes, au lieu de fixer de nouvelles dates et refaire les mêmes erreurs ». Le système est alors bloqué par ses propres institutions qui n'arrivent pas à se mettre d’accord sur la marche à suivre pour l’avenir politique du pays.


Face à ce blocage, de nombreuses manifestations ont éclaté en Libye. Tobrouk, siège du parlement libyen, a été saccagé par les manifestant⋅e⋅s en signe de protestation. Ils⋅elles exigent la tenue rapide d’élections et des solutions pour faire face aux pénuries dans le pays (électricité, pétrole, etc.).

Les institutions ne sont pas le seul problème, les candidat⋅e⋅s eux⋅elles-mêmes en sont un; quand ils et elles ont le droit de se présenter… Beaucoup de candidat⋅e⋅s ont des profils très controversés : entre le fils de l’ancien dictateur, un maréchal auteur d’une tentative de coup d’État avortée sur Tripoli et l’actuel Premier ministre, le choix s’annonce difficile. Les seul⋅e⋅s candidat⋅e⋅s issu⋅e⋅s du peuple sont exclus⋅e⋅s et leur candidature remise en question auprès de la justice. Ils et elles se retrouvent dans l’obligation de faire des recours pour pouvoir se présenter.


À ce jour, le Conseil présidentiel n’a pas pris de décision définitive concernant la tenue des élections. On peut s’attendre à ce que ce conseil ait recours à la déclaration d’un état d’urgence ou à la dissolution du Conseil d’État pour mettre en place un gouvernement restreint afin d’organiser des élections au plus vite. Cela ne sera possible qu'à condition que soient adoptées une constitution et une loi électorale, car le Haut Conseil d’État a déjà rejeté un projet de règle constitutionnelle. Il a justifié sa décision par la présence de l’article qui suit : « le candidat au poste de la Présidence ne doit pas détenir la nationalité d'un autre pays, lors de sa prestation de serment pour exercer le pouvoir »; il voulait ainsi obliger le fils de l’ancien dictateur Kadhafi à renoncer à sa nationalité américaine.


Violence et sécurité

Pour bon nombre de citoyen⋅ne⋅s, ces élections marqueraient le renouveau du pays, son entrée dans l'ère moderne de la démocratie, mais aussi la fin d’un cycle perpétuel de violences (dictature, guerres civiles, guerres religieuses). Or, le report de ces élections plonge le pays dans un état de latence, ce qui pourrait pousser certain⋅e⋅s à commettre de nouvelles violences. En attendant, le trafic d’armes et le terrorisme continuent leur expansion dans ces zones. Les élections présidentielles pourraient marquer le début de la construction d’une barrière démocratique contre ces débordements. La question sécuritaire n’étant toujours pas réglée, la sécurité des bureaux de vote ne peut être assurée. C’est aussi le problème des miliciens armés qui se pose. Ces groupes armés chargés de faire régner la loi attisent la peur chez les citoyen⋅ne⋅s, bloquent l’accès au tribunal et privent certain⋅e⋅s candidat⋅e⋅s de faire appel du rejet de leur demande de candidature. Ces milices empêchent le développement de la liberté de pensée, nécessaire au processus démocratique. La sous-secrétaire générale de l’ONU explique devant le Conseil de sécurité de l’ONU que « la situation sécuritaire en Libye reste encore très volatile, et la politisation du contrôle de la compagnie nationale de pétrole aggrave une situation économique désastreuse ». De cela découlent « des manifestations de Libyens frustrés par l’absence de progrès pour la tenue d’élections et la médiocrité des services publics. En outre, la situation des droits de l’Homme dans le pays reste très préoccupante ». D’après elle, on peut alors parler « d’impasse constitutionnelle et politique persistante ».


Tant que le pays lui-même ne peut ou ne veut rien faire, il revient à la communauté internationale et à l’ONU de protéger les populations locales et environnantes. Il existe déjà une mission sur place : la mission d’appui de l’ONU en Libye (MANUL). Elle aide les populations à avoir accès aux services vitaux : l’eau, la nourriture, les soins de santé et l’éducation. Mais cela n’empêche pas les forces armées d’avoir recours à des arrestations arbitraires lors des manifestations. La MANUL a d’ailleurs noté une hausse des violences faites aux femmes.


Il est à noter que ces questions restent loin des préoccupations des acteur⋅trice⋅s politiques actuel⋅le⋅s. Elles n’attirent pas souvent la sympathie des électeur⋅trice⋅s. Mais la pression de l’Occident est bien présente. Elle pousse la Libye à organiser des élections, alors qu’elle n’a même pas de constitution. Voilà le grand paradoxe. La Libye devrait apprendre à marcher avant de courir, j’entends par là qu’il faut reconstruire son système juridique, politique et économique avant de vouloir désigner un⋅e dirigeant⋅e. Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, de nombreux pays européens, dont la France, se sont reconstruits sous la gouvernance de l’armée; le général De Gaulle a été à la tête du pays jusqu’à la tenue d’élections. Mais la Libye ne peut pas se reconstruire avec l’aide de son armée sachant que de nombreux hauts gradés de l’armée sont encore corrompus par l’idéologie de Kadhafi. Leur accès au pouvoir risquerait de marquer le retour d’une dictature. Ils pourraient ne pas quitter leurs fonctions.

Je vous laisserais avec cette citation du célèbre écrivain français Victor Hugo : « l’isolement n’est pas possible en temps d’élection, pas plus que la solitude au milieu d’un champ de bataille ». La Libye ne saurait continuer seule, mais l’accompagner dans ce processus démocratique risquerait de créer une co-dépendance avec l’Occident. L’interventionnisme n’est pas toujours la solution, même si un certain pays du continent américain n’est pas de cet avis. La pression des États-Unis au Moyen-Orient s'est certes allégée, mais n’a pas disparu.

Bibliographie :


Nations unies. Presse des nations unies : conseil de sécurité : en Libye, la tenue des élections législatives et présidentielles est un enjeu politique et sécuritaire, [https://press.un.org/fr/2021/cs14630.doc.htm], consulté le mercredi 14 Septembre.


Nations Unies, ONU info, la situation en Libye demeure « très volatile »,

[https://news.un.org/fr/story/2022/07/1124402] consulté le jeudi 15 Septembre.


AFP, Libye : le processus électoral devrait démarrer au printemps 2019, [https://www.lefigaro.fr/flash-actu], consulté le mercredi 14 Septembre


AFP, Libye :élections législatives et présidentielles prévues le 10 décembre, [https://www.lefigaro.fr/flash-actu], consulté le mercredi 14 Septembre


Anadolou Agency, élections en Libye : des processus parallèles sur fonds d’une perspective équivoque [https://www.aa.com.tr], consulté le mercredi 14 Septembre


France Info : Afrique, Libye : l’élection présidentielle n’est plus à l’ordre du jour, [https://www.francetvinfo.fr] consulté le jeudi 15 Septembre.