
L’été où je suis devenue misandre
Auteur·e·s
Mennoya Nicounen
Publié le :
25 août 2025
Je tiens à préciser que malgré le titre accrocheur, non, je ne suis pas réellement misandre. Pourtant, à lire les commentaires d’internautes sur des blogues sportifs, les femmes qui pensent comme moi que les cinq ex-joueurs de l’équipe d’Hockey Canada ont en effet agressé sexuellement E.M., en sont secrètement. Mieux encore, beaucoup avancent que nous devrions nous faire crucifier sur la place publique, ou encore subir la même violence dont elle a été victime. Malgré les ressacs misogynes avec lesquels nous devons composer, je tiens à m’exprimer sur le verdict et les motifs rendus en juillet dernier — critiquer, c’est vital pour évoluer.


Rappelons les faits.
Il y a 7 ans qu’E.M. est en constante revictimisation
En juin 2018, lors d’une soirée dans une chambre d’hôtel à London en Ontario, une femme, désignée dans les documents judiciaires par ses initiales E.M., a affirmé avoir été victime d’une agression sexuelle de la part de cinq membres de l’équipe Canada junior masculine. Elle prétendait que ce qui avait commencé comme une relation consentie s’était transformé en agression de groupe. La plainte civile portée contre Hockey Canada eut un règlement à l’amiable en 2022 financé via un fonds interne controversé (« National Equity Fund »), un fonds alimenté par les frais d’inscription des jeunes joueurs. Cette information a déclenché une onde de choc dans l’opinion publique. Cette situation a conduit à une enquête parlementaire, à la démission de la direction de l’organisation, à la perte de financements fédéraux et au retrait d’importants commanditaires.
Deux ans plus tard en janvier 2024, cinq joueurs, nommés respectivement Alex Formenton, Carter Hart, Dillon Dubé, Michael McLeod et Cal Foote, ont formellement été inculpés pour agression sexuelle. Le procès s’est déroulé d’avril à juin 2025 devant la juge Maria Carroccia de la Cour supérieure de l’Ontario. Deux jurys ont été libérés par la juge pour des raisons liées à un comportement hautement inadéquat des avocats de la défense sur les jurés. Finalement, l’affaire a été jugée non par jury, mais uniquement par la juge. Le 24 juillet 2025, la juge Carroccia a finalement acquitté les cinq joueurs, concluant que la preuve présentée par la poursuite n’était ni crédible ni fiable, qu’elle ne suffisait pas à prouver l’absence de consentement au-delà du moindre doute raisonnable. Elle a déclaré avoir constaté « un consentement effectif ».
Une critique du système de justice, une misandre ne fait
La décision, juridiquement cohérente, respecte le principe fondamental du droit criminel canadien selon lequel la culpabilité doit être prouvée au-delà du doute raisonnable. La juge Carroccia a estimé que le témoignage d’E.M. manquait de crédibilité et de fiabilité et que le ministère public n'avait pas réussi à établir l’absence de consentement. Cela soulève toutefois des questions fondamentales : quelle est la place de la présomption d’innocence dans le contexte des crimes liés à des violences à caractère sexuel?
Pour les victimes et plaignant.es, l’importance donnée à cette présomption peut paraître comme une punition pour avoir dénoncé des faits difficiles à entendre, car elles seules auront à répéter encore et encore leur enfer. En effet, il est difficile, sur le plan moral, de réconcilier le fait que la présumée victime se fasse interroger lors de sa plainte, lors de l’enquête, au cours de plusieurs années et à répétition, lors du procès — longuement, car rappelons qu’il y avait cinq contre-interrogatoires à passer — alors que les présumés agresseurs n’ont pas à dire un seul mot aux enquêteur.ice.s, ni même à témoigner. Évidemment que la version des faits d’E.M., la seule qui ait été présentée par une personne qui était là au moment des événements en 2018 et non pas par des avocat.e.s qui se sont fait constamment taper sur les doigts pour avoir intimidé le jury, est criblée d’incohérences! N’importe qui devant raconter en détail un événement traumatisant s’étant déroulé il y a 7 ans aurait des trous de mémoire ou des détails incohérents. Une anecdote de pêche entre ami.e.s prend parfois des tournures légèrement divergentes selon l’audience et au fil des années, alors je n’ose m’imaginer comment le traumatisme et le stress peuvent influencer le témoignage d’E.M. ! De surcroît, il aurait été facile pour ces jeunes hommes de coordonner leurs versions des faits, peut-être même entre deux bières après avoir filmé la fameuse vidéo de consentement post-coït… seule leur conscience le saura.
Les limites du système judiciaire sont les limites d’un progrès social
Des organismes de soutien et des expert.e.s dénoncent régulièrement les entraves que le système judiciaire fait subir aux survivantes. À en lire certain.e.s internautes, souvent des « misandres » comme moi, il serait mieux qu’on jette toute la forteresse administrative par terre et qu’on s’affaire à repenser les systèmes d’accompagnement des survivantes, d’administration de la preuve et probablement le droit criminel de fond en comble, tant qu’à faire.
Après tout, l’Ontario Coalition of Rape Crisis Centres (OCRCC) souligne que l’acquittement ne signifie pas que les faits sont faux, mais que le système n’a pas pu les confirmer de manière crédible. Elle pointe des faiblesses structurelles : mauvais suivi policier, manque de prise en compte de la peur ou de la vulnérabilité, absence de témoignage d’expert·e sur les mécanismes du trauma, et persistance des mythes sur la victimisation. Au-delà du verdict, des voix telles que la Sexual Assault Support Centre Waterloo Region (SASCWR) insistent sur la nécessité de renforcer les services communautaires pour les survivant.e.s, à savoir : davantage de soutien psychologique, de counseling et de prise en charge locale pour pallier aux défaillances judiciaires.
Cela correspond à une réalité douloureuse, soit que beaucoup de survivantes hésitent à témoigner ou voient leur crédibilité mise à mal, même lorsqu’elles disent la vérité. L’affaire a profondément marqué Hockey Canada, non seulement en exposant des pratiques opaques (comme le financement des règlements), mais aussi en obligeant l’organisation à repenser ses structures et sa culture. Plus largement encore, le procès, son issue et les réactions publiques ont ravivé le débat sociétal sur l’impunité structurelle du sport de haut niveau et sur la manière dont les institutions valorisent souvent la réputation au détriment de la justice et de la transparence.
L’acquittement des cinq joueurs de l’équipe nationale junior, aussi juridiquement fondé soit-il, met cruellement en lumière les failles d’un système judiciaire qui peine à rendre justice aux survivant·e·s d’agressions sexuelles. Il existe évidemment plusieurs formes de justice, et je souhaite sincèrement qu’E.M. en trouve une dans le brouhaha sinueux qu’est le processus de guérison. Cependant, il faut prendre en compte qu’elle a déposé une plainte à la police et coopéré tout au long de l’enquête, puis du procès — ce serait faux de dire que la justice pénale n’était pas une forme de justice désirée et envisageable pour E.M. En ce sens, rendre justice aux survivantes comme elle doit aussi passer par le système judiciaire criminel, en partie ou entièrement selon leur choix. Il ne s’agit pas ici de réclamer des condamnations automatiques, de nier la valeur fondamentale de la présomption d’innocence, ni d’exiger des condamnations sans preuves suffisantes. Il s’agit plutôt de pointer un déséquilibre criant et de questionner un processus où le silence des accusés est un droit inviolable, alors que chaque souvenir fragmenté, chaque hésitation, chaque incohérence naturelle d’une victime qu’on force à se replonger dans des souvenirs traumatiques est immédiatement interprété comme preuve de mensonge ou de manipulation.
Cette affaire n’est pas qu’un fait divers judiciaire, c’est un miroir révélateur d’une culture plus large où le pouvoir, la célébrité et les institutions sportives se conjuguent trop souvent pour étouffer les voix des victimes. Ce procès, et surtout ses répercussions publiques, nous force à regarder en face un malaise collectif. C’est celui d’un système bâti par et pour des structures de pouvoir, qui ne sait toujours pas entendre ni croire les femmes, surtout lorsqu’elles osent dénoncer des hommes admirés, talentueux, promis à une carrière brillante. E.M. n’a pas seulement été confrontée à ses présumés agresseurs. Elle a dû affronter des années d’enquête, de procédures, d’interrogatoires, de doutes publics, de haine en ligne. Pendant ce temps, les accusés, eux, ont poursuivi leur vie, leur vie professionnelle, leur silence.
Il est temps de déplacer le débat au-delà des verdicts de cour : vers des réformes systémiques, une meilleure reconnaissance des traumatismes, et un engagement réel à changer la culture du sport, non pas en surface, mais à sa racine. Parce qu’un système qui protège mieux la réputation des agresseurs présumés que la dignité des survivantes est un système qui trahit sa promesse de justice. Au-delà du verdict, c’est toute une culture qu’il faut interroger aussi. Celle d’un sport encore gangréné par une mentalité de vestiaire où la loyauté entre hommes prime sur la responsabilité individuelle; celle d’organismes comme Hockey Canada, qui ont préféré étouffer une plainte avec des fonds cachés plutôt que d’assumer les conséquences d’un possible crime. Le sport de haut niveau, avec ses héros intouchables, ses millions de dollars et sa sacro-sainte image nationale, devient un sanctuaire d’impunité tant que rien ne change structurellement.
Cette affaire, en fin de compte, n’est pas isolée. Elle s’inscrit dans une série de récits similaires, au Canada et ailleurs, où les survivantes sont réduites au silence, où la justice trébuche sur des obstacles procéduraux et où la société préfère détourner le regard pour ne pas affronter ses propres complicités. Il est grand temps de sortir du cycle perpétuel de l’indignation sans action. Si nous voulons réellement que les victimes aient confiance dans le système, il faut le transformer : réformer les procédures de recueil de preuve, inclure une meilleure compréhension des traumatismes dans l’analyse judiciaire, offrir des alternatives communautaires de justice et renforcer l’accompagnement des survivant·e·s, même lorsque les tribunaux échouent.
Parce qu’au fond, un acquittement ne signifie pas qu’il ne s’est rien passé. Il signifie que notre système, tel qu’il est conçu aujourd’hui, n’a pas été capable de reconnaître et de faire justice à ce qui s’est passé. Et tant que ce système restera inchangé, d’autres E.M. continueront de se taire, ou de parler dans le vide.



