
Iran : quand les cris des parents remplacent le silence du monde
Auteur·e·s
Assal Ataeeyanlayegh
Publié le :
12 février 2026
« Sepehr, mon fils, où es-tu ? Mobin, vas-y mon fils, papa arrive bientôt. »
Ces mots ne sont ni un poème, ni un slogan. Ce sont les cris de parents iraniens qui parcourent des rangées de corps, cherchant le corps de leurs enfants parmi des centaines de jeunes tués par le régime islamique iranien.
Les manifestations n’avaient pourtant rien d’idéologique au départ. Elles sont nées d’un cri de survie : pouvoir manger le soir, payer un loyer, envoyer ses enfants à l’école.


Depuis maintenant quatre semaines, des Iraniens et des Iraniennes à travers le monde descendent dans les rues pour réclamer la liberté, la sécurité et la dignité de leurs familles restées en Iran. Mais pendant que la diaspora manifeste à l’étranger, la population à l’intérieur du pays fait face à une violence d’une ampleur rarement observée dans l’histoire contemporaine.
Les manifestations n’avaient pourtant rien d’idéologique au départ. Elles sont nées d’un cri de survie : pouvoir manger le soir, payer un loyer, envoyer ses enfants à l’école. Des revendications élémentaires, vitales, humaines. Or, très rapidement, les slogans ont évolué. Face à l’ampleur de la répression et à l’absence totale de réformes possibles sous le régime actuel, la population a commencé à réclamer une aide internationale et à appeler à une alternative politique incarnée par Reza Pahlavi, fils de Mohammad Reza Pahlavi, le dernier roi d’Iran, renversé et contraint à l’exil lors de la Révolution islamique de 1979. Ces appels ne traduisent pas une nostalgie aveugle du passé, mais le désespoir d’un peuple privé depuis des décennies de toute voie démocratique, cherchant une transition vers un État de droit, laïc et respectueux des libertés fondamentales.
En réponse, le régime a choisi la violence. Tirs à balles réelles, arrestations massives, disparitions forcées, coupures de communication : tout est mis en œuvre pour étouffer toute trace du massacre. Selon des estimations relayées par des réseaux de témoins, d’activistes et de professionnels de la santé, le nombre de morts dépasserait désormais 36 000 personnes, dont une part importante aurait été tuée lors des seules journées des 8 et 9 janvier. Ces deux journées, appelées à la mobilisation générale par les figures du mouvement, ont vu la majorité de la population d’un pays de près de 90 millions d’habitants descendre dans les rues. Les slogans étaient homogènes. Les revendications claires. Les espoirs partagés. La réponse des forces armées a été implacable : des pluies de balles tirées à l’aide d’armes militaires sur des civils désarmés. Des témoignages concordants rapportent même des incursions dans des hôpitaux, où des survivants auraient été exécutés d’une balle dans la tête afin d’éliminer toute preuve.
Mais ce n’est pas tout.
Une question hante aujourd’hui de nombreuses familles : où sont les corps des femmes tuées ? À ce jour, selon plusieurs témoignages, la quasi-totalité des corps restitués aux familles seraient ceux d’hommes. Des sources locales affirment que les autorités auraient conservé les corps des femmes victimes. Selon ces mêmes témoignages, certains corps auraient fait l’objet d’examens forcés visant à déterminer si les femmes étaient enceintes.
Pourquoi ? Parce que, selon le droit appliqué par le régime, la mort d’une femme enceinte entraînerait une obligation d’indemnisation double, pour la femme et pour le fœtus, qui devrait être payée au gouvernement pour recevoir le cadavre. Ces allégations, d’une gravité extrême, illustrent jusqu’où le régime serait prêt à aller pour réduire le coût politique et financier de la répression. Pourquoi tuer pour de telles revendications ? Parce qu’en Iran, il n’existe aucune charte garantissant réellement les droits et libertés fondamentaux. Contrairement au Québec et au Canada, où la Charte des droits et libertés de la personne et la Charte canadienne des droits et libertés encadrent l’action de l’État et protègent les citoyen.ne.s contre l’arbitraire, le pouvoir iranien n’est soumis à aucun contrepoids juridique effectif.
Cette absence de protection est d’autant plus tragique lorsqu’on se rappelle que l’Iran fut l’un des premiers territoires de l’histoire à formuler une reconnaissance écrite des droits humains. La Charte de Cyrus le Grand, rédigée au VIᵉ siècle avant notre ère, proclamait déjà la liberté de religion, l’abolition de l’esclavage et le respect de la dignité humaine. Aujourd’hui, ce même peuple vit depuis plus de quarante-sept ans sous un régime qui impose par la force une interprétation rigoriste de la charia, criminalisant toute contestation.
Face à ce massacre, une dernière question demeure : que fait le monde ? La réponse, pour l’instant, est le silence. Malgré des déclarations initiales condamnant la violence, aucune action concrète n’a suivi. Pendant que la communauté internationale hésite, des parents continuent de crier le nom de leurs enfants disparus. Et chaque jour de silence ajoute des noms à la liste des morts. Ce silence est d’autant plus troublant qu’il contraste avec certaines déclarations politiques faites au début des événements. Aujourd’hui, malgré un bilan humain qui ne cesse de s’alourdir et des dizaines de milliers de victimes rapportées par des sources locales et militantes, aucune mesure concrète n’a été prise. Ce revirement, perçu par de nombreux Iranien.ne.s comme un abandon, renforce le sentiment d’impunité du régime et laisse une population entière seule face à la violence.