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Habiter le prélude

Auteur·e·s

Charlotte Bazinet

Publié le :

24 août 2026

En l’honneur du commencement de cette année scolaire, l’équipe du Pigeon Dissident a opté pour « Nouveau départ » en guise de thème de l’édition. Indubitablement, ce choix éditorial s’inscrit dans une tendance fondamentalement humaine de glorifier le renouveau. Lors d’épreuves bouleversantes, on souhaite « commencer un nouveau chapitre ». Plutôt, certain·e·s désirent « tourner la page », « changer de cap » ou apporter « un vent de fraîcheur ». Peu importe la langue, l’humain exprime sa quête du beau et du bon en teintant son vocabulaire d’expressions se rapportant à la transformation promise par le futur.

Si la nostalgie est étymologiquement la « souffrance liée au désir de rentrer chez soi », il nous manque peut-être un mot pour désigner cette étrange émotion qui consiste à souffrir de ne pas être encore arrivé là où l'on se sent appelé.

Si le futur nous fascine autant, c’est parce qu’il n’a pas encore été déçu. Il présente l’infini des possibilités. Cela dit, cette abondance de possibilités dérange également : rien n’est promis.


Ce train de pensées mène à se questionner sur la valeur que nous accordons véritablement au futur. À la faculté de droit, tout semble axé vers l’avenir. Ensemble, le stage, le Barreau et le succès ultérieur dessinent la silhouette de ce mystérieux Jean Brillant. Aussi aliénant que cela soit, l’avenir devient un acteur du quotidien au sein des vies des étudiant·e·s en droit. Au fil des événements de réseautage et des midis-conférences, le présent semble constamment mis au service du futur.


Ainsi, il importe de réfléchir à la question suivante : À partir de quel moment se préparer pour l’avenir nous empêche-t-il d’habiter le moment présent ? Prenons le temps de nous pencher sur l’instrumentalisation du présent.


La faculté de droit constitue un terrain fertile à cette manière d'habiter le présent, puisque les stages, le Barreau et les perspectives de carrière y occupent une place importante. Les réussites d'aujourd'hui deviennent valorisées en fonction de ce qu'elles permettront demain.


Lorsqu’aucun mot ne décrit le sentiment qui mérite d’être nommé, ne pas hésiter à en inventer un. Si la nostalgie est étymologiquement la « souffrance liée au désir de rentrer chez soi », il nous manque peut-être un mot pour désigner cette étrange émotion qui consiste à souffrir de ne pas être encore arrivé là où l'on se sent appelé.

Ainsi naît le néologisme télalgie, du grec τέλος (la finalité, le but) et ἄλγος (la douleur). La télalgie définit alors ce tourment face à l’incertitude du futur. C’est la douleur de ne pas avoir encore atteint sa destination.


Cela dit, la télalgie devient dangereuse lorsqu’elle nous convainc que notre passage à l’université n’est qu’une salle d’attente vers le monde du travail, plutôt qu’une réalité en elle-même. Quand chaque instant est uniquement évalué selon ce qu'il produira plus tard, plus rien n'a de valeur en soi. Les choses cessent alors d'être appréciées pour ce qu'elles sont. L'université risque de ne plus être un lieu où l'on étudie, mais un simple moyen d'accéder à ce qui suivra. Les ami·e·s deviennent un réseau LinkedIn. Les implications deviennent des lignes sur notre CV. Les cours deviennent perçus uniquement comme des crédits. De cette manière, le présent perd son autonomie en ne représentant qu’un investissement.


Nous passons des années à préparer la vie qui commencera après l'université. Ensuite, nous passons les premières années de notre carrière à préparer la prochaine promotion. Puis viennent la maison, les enfants, la retraite. Si chaque époque de notre existence n'est qu'une préparation à la suivante, à quel moment la vie cesse-t-elle d'être un prélude ?


En réalité, le « nouveau départ » est un mythe. Chaque décision prise crée un précédent qui influencera la prochaine. Conséquemment, aucun nouveau départ n’est réellement détaché du passé. Une vie se construit comme une jurisprudence : chaque décision nuance la précédente et oriente la prochaine, mais rien ne redémarre jamais à zéro.


Alors, peut-être qu'un nouveau départ n'est pas le moment où notre vie change. Peut-être qu’un nouveau départ est simplement le moment où l'on cesse de croire qu'elle commencera demain.


En fait, le véritable nouveau départ demeure dans notre capacité à reconnaître que le prélude fait déjà partie de l'œuvre. Il ne reste plus qu'à l'habiter.

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