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Héritages et inégalités sociales

Auteur·e·s

Thomas Dussault

Publié le :

3 octobre 2022

Le débat sur l’héritage refait surface en ce moment en contexte de campagne électorale, alors que Québec solidaire propose de taxer, à hauteur de 35%, l’héritage dépassant un million de dollars. Le but premier derrière cette initiative est d’encourager l’égalité des chances et de lutter contre l’inégalité de richesse qui se perpétuerait de génération en génération à cause de l’héritage, selon Mathieu Perron-Dufour, le candidat du parti dans Hull qui présentait la mesure (1). Mais qu’en est-il vraiment? Autrement dit, quel rôle l’héritage, legs économique entre générations, joue-t-il dans la reproduction des inégalités sociales?  


La clé de l’égalité des chances semble plutôt se trouver à l’enfance et à l’adolescence, quand nos parents nous transmettent ce qui importe vraiment : un patrimoine culturel et des conditions matérielles de vie.

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L’héritage est la transmission de richesse entre des individus, souvent d’une même famille, à travers le temps. Il existe afin de répondre à un besoin très humain : s’assurer une pérennité qui dépasse notre propre mort. On entre dans le terrain de jeu des valeurs traditionnelles : la famille, la coutume et l’épargne. On comprend pourquoi la taxation de l’héritage vient heurter autant l’opinion publique. Incidemment, il va de soi que des parents d’une famille aisée transmettront davantage à leurs enfants qu’une famille à revenu modique et, par ce fait, accentueront l’inégalité de richesse entre leurs descendant⋅e⋅s. C’est d’autant plus vrai en sachant qu’aujourd’hui, on devient riche d’abord et avant tout par la valeur de son patrimoine (immobilier entre autres) plutôt que par celle de son salaire. C’est le patrimoine qui détermine avant tout notre place dans le rang économique plutôt que notre rémunération annuelle : l’héritage devient ainsi un incontournable pour l’accumulation de richesse. Au Québec, selon les données de 2012, le patrimoine moyen des familles ayant hérité est de 694 400$ contre 391 300$ pour celles n’ayant rien reçu. Ce qui est encore plus frappant est que les 20% des Québécoi⋅se⋅s les plus pauvres ont reçu en moyenne un héritage 100 fois moins élevé que celui des 20% les plus riches!(2)


L’héritage devient alors le moyen par excellence pour accumuler de la richesse facilement. Au lieu de se tailler une place dans les hautes sphères d’une entreprise afin de pouvoir bénéficier d’un boni annuel enviable, il est préférable d’hériter et de devenir rentier en achetant des propriétés. De même, la succession familiale d’une compagnie permet de s’assurer un emploi stable sans trop se casser la tête. Ainsi, l’héritage est non seulement néfaste pour l’égalité, mais il l’est également pour l’économie. En effet, la plupart de ceux et celles recevant un héritage approchent de leur retraite.  En France, l’âge moyen était de 53 ans en 2020 (3), ce qui les incite à quitter plus tôt le marché du travail. Également, une personne sachant très jeune qu’elle va hériter d’une fortune colossale ou d’une entreprise sera moins incitée à travailler et à se dépasser académiquement ou professionnellement qu’une personne n’ayant pas ces garanties (4). Toutefois, afin de nuancer, il est aussi possible, selon moi, qu’une garantie d’héritage incite plutôt quelqu’un à rester longtemps à l’université, à faire plusieurs doctorats dans des domaines divers et à contribuer à l’avancée de la connaissance, au lieu de se trouver un emploi payant immédiatement en quittant l’école.


Pour revenir à la question initiale, il devient certes évident que l’héritage contribue à une part non négligeable de l’inégalité sociale. Néanmoins, il n’est qu’une facette de celle-ci. La clé de l’égalité des chances semble plutôt se trouver à l’enfance et à l’adolescence, quand nos parents nous transmettent ce qui importe vraiment : un patrimoine culturel et des conditions matérielles de vie.  D’une part, comme l’a théorisé Bourdieu dans son essai Les Héritiers, l’inégalité de possession de capital culturel entre les familles se reflète chez leurs enfants à l’école (Bourdieu et Passeron, 1964). C’est-à-dire que nous ne sommes pas tous égaux face à l’éducation: ceux et celles  ayant eu accès tôt à des livres, des valeurs prônant la connaissance et l’éducation, de l’aide de parents instruits, des sorties aux théâtres, etc., sont mieux outillé⋅e⋅s pour exceller à l’école, et ce, durant tout leur parcours scolaire. À l’inverse, un enfant issu d’un milieu défavorisé en capital culturel devra apprendre une nouvelle culture dans sa totalité et sera, dès le départ, en retard dans son apprentissage. Ainsi, l’accès à l’université et aux professions les plus payantes n’est pas seulement une question de coût d’admission, mais également de structure académique favorisant la réussite d’une seule classe sociale. D’autre part, la transmission de richesse ne se fait pas seulement à la mort d’un membre de la famille, mais tout au long de la vie : meilleur logement, meilleure école, des voyages et des cadeaux. Seulement s’attaquer à la question de la succession au décès limiterait fortement la chance de réduction des inégalités.


Alors, quelle serait la solution à adopter? Faut-il abolir l’héritage, comme le proposait l’anarchiste Bakounine dans son Catéchisme révolutionnaire, ou plutôt mieux l’encadrer? Certain⋅e⋅s proposent de le taxer et d’ensuite mettre en place un revenu garanti ou une bourse pour tous⋅tes les jeunes atteignant la majorité. Ce sont toutes des solutions envisageables, mais les implanter relève d’une autre paire de manches et leur efficacité reste à prouver. En attendant, les inégalités se creusent et on meurt 10 ans plus tôt à Hochelaga qu’à Outremont (6). Pour finir sur une note plus positive, je tenais à féliciter notre nouveau roi qui vient de recevoir la coquette somme de 370 millions de livres libre d’impôt (7). Après toute cette attente, c’est dûment mérité, bravo!

Sources citées :

  1. Labbé, J.(2022, 6 septembre). Québec solidaire veut imposer les actifs et les successions des millionnaires. Radio-Canada. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1911290/qs-impots-riches-mesures-fiscales-grandes-fortunes-millions

  2. Gauthier, M.A. (2015, octobre). Les transferts interfamiliaux au Québec : héritages et transferts volontaires. (Volume 20, numéro 1). Institut de la statistique du Québec. https://statistique.quebec.ca/fr/fichier/donnees-sociodemographiques-en-bref-volume-20-n1-octobre-2015.pdf

  3. Thomas PIKETTY, Capital et Idéologie, Paris, Éditions du Seuil, 2019

  4.  Chemin, A. (2022, 11 mars). Et si l’héritage n’allait pas de soi. Le Monde. https://www.lemonde.fr/idees/article/2022/03/11/et-si-l-heritage-n-allait-pas-de-soi_6117020_3232.html  

  5. Pierre BOURDIEU et Jean-Claude PASSERON, Les Héritiers : Les étudiants et la culture, Paris, Les éditions de Minuit, 1964

  6. Forget, D. (2013, 8 mai). Mon quartier me rend malade. L’actualité. https://lactualite.com/sante-et-science/mon-quartier-me-rend-malade/

  7.  Devos, O. (2022, 9 septembre). Charles hérite du Trône et d’une fortune colossale. Le Devoir. https://www.ledevoir.com/monde/europe/754230/charles-herite-du-trone-et-d-une-fortune-colossale