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Fortes Fortuna Adiuvat

Auteur·e·s

Djamel Khaznadji

Publié le :

9 avril 2026

Napoléon : Tu as bien mauvaise mine, mon vieil ami. Quel malheur s’est abattu sur toi?


César : Malheur? Non, non… rien de cela. Par contre, vieil ami, tu peines à dissimuler ton sourire. L'au-delà te traite-t-il si bien?

Une vie nourrie de gloire ne pourrait mener à autre chose qu’une deuxième vie couverte des mêmes honneurs.

Napoléon : Cela te surprend-il? Une vie nourrie de gloire ne pourrait mener à autre chose qu’une deuxième vie couverte des mêmes honneurs.


César : Vois-tu l'araignée au loin? Elle traque les fourmis, elle en a attrapé deux avant ton arrivée et s’attaque maintenant à la troisième. L'araignée est sûre de son coup ; la fourmi semble seule, sans défense, complètement à sa merci. Ce que toi et moi pouvons voir, cependant, et ce que l'araignée ignore encore, c’est la horde de fourmis cachée derrière la pierre, prête à sauter sur l'araignée dès qu’elle s’approchera un peu trop.


Napoléon : Compares-tu le manque de clairvoyance d’une araignée à mon sort?


César : Les phénomènes du monde ne sont-ils pas des signes pour nous? Mon vieil ami, toi qui es tant connu pour la supériorité de ton intellect, te voilà en cruel manque de clairvoyance.


Napoléon : Mon vieil ami, je n’ai point triomphé sur des fourmis. Moi qui ai conquis l’Italie avec si peu de moyens, terrassé les Autrichiens à Rivoli, Marengo et Austerlitz. Moi qui ai écrasé les Prussiens à Jena. Moi qui ai sauvé la Révolution et propulsé la France au sommet de l’Europe et du monde. Ma bravoure est-elle encore à prouver? La fortune pourrait-elle encore m’échapper?


César : Et j’ai conquis la Gaule, brisé Pompée et sauvé la République. Ma bravoure n’est plus à prouver, mais fut-elle digne de mériter la fortune? Mon vieil ami, où était ta fortune en Russie? Où était-elle face à la Sixième Coalition? Où était-elle à Waterloo? J’ai vaincu bon nombre d’ennemis, mais fus assassiné par ceux que je croyais des frères. Mon corps se vida de son sang au pied de la statue de celui que j’avais jadis battu. Où était ma fortune à ce moment-là?


Napoléon : Soit! La fortune sourit aux braves, certes… mais elle n’est pas garantie. Mon vieil ami, si nous n’avions point été braves, l'araignée aurait crevé de faim sans la moindre fourmi digérée, je n’aurais été rien de mieux qu’un lieutenant de régiment, et tu serais resté un officier de bas rang, au service d’hommes meilleurs.


César : À quel prix? Mon audace mena à des années de guerre civile, ton obstination affaiblit la France, qui ne retrouva jamais la puissance qu’elle a si longtemps incarnée. Tu as raison, vieil ami, les braves font l’histoire, ils la construisent. Les événements du monde se plient à leur volonté, jusqu’à être pris pour des dieux. Même leurs échecs nourrissent leur légende et déchaînent les passions de la masse qui n’a pas le fardeau de savoir ce que nous savons : la bravoure tient toujours en elle son lot de malédiction.

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