
Douce ignorance, tu blesses par tes caresses.
Auteur·e·s
Sasha Corbière
Publié le :
20 novembre 2025
Avec mes doigts tachés de framboise au parfum de menthe, je réfléchis à un autre été dédié à travailler avec mes mains, laissant ma tête au repos. Vais-je perdre tout raisonnement logique après un pichet de sangria ? Peut-être que mon esprit se repose enfin et me fait confiance pendant quelques mois. Peut-être que c'est ça, être jeune.
J’ai beaucoup de difficulté à comprendre comment les jeunes juristes que je côtoie partagent une vision si différente de notre société et des injustices qui la pourrissent. Comment s’investir dans la Course aux stages quand on est témoin de génocides ?


J’ai passé le premier été de ma vingtaine à flotter, à vivre dans le moment présent et à ne pas réfléchir au futur ou même au lendemain. J’ai profité du privilège de l’ignorance pendant ces mois. Un été étourdi, flouté, dansant, irréel. Toujours avec une bière dans le corps, la tête un peu dans les nuages. C’est beaucoup trop facile de s’éclipser du sérieux de la vie, du réalisme choquant et heurtant des crises qui ne semblent que s’accumuler. Je ne m’attendais pas à être attirée par une vie routinière, dépourvue de réflexions sur l’atteinte incessante aux droits de la personne, sur la destruction de l’environnement et sur la montée du fascisme à l’échelle planétaire. Je ne peux m’échapper des nouvelles qui envahissent les réseaux sociaux : l’économie axée sur le capitalisme, le racisme systémique, les mouvements trumpistes, la montée du sexisme et des « Trad wives », ainsi que la diabolisation des immigrant.es, du communisme et de l’anarchisme. Que ce soit par la diffusion sur les médias ou par les constats de tous les jours, on ne peut nier que la société est soumise à la division des classes sociales, ainsi qu’à l’exploitation des ressources, des travailleur.euses, des enfants et de la planète. Avec la disparition de l’empathie, de l’esprit communautaire et de l’honnêteté, nous perdrons sous peu tout sens d’humanité.
Je ne m’attendais pas à m’adapter à la vie routinière avec fluidité et entrain. Contrairement à mes ami.es, j’appréhendais réintégrer la réalité. La vie est moins perturbante quand on en sort. Autrement dit, si je ne prends rien au sérieux, je ne peux pas souffrir. Si je ne me prends pas au sérieux, impossible de me sentir incompétente, mes capacités n’étant pas menacées. Vivre en parallèle de mes idéaux – est-ce une avenue réaliste et libératrice ? Une avenue empreinte de lâcheté, plutôt.
Je redoutais la rentrée en vue du choc de réalité qui m’attendait et dont je n’étais pas prête à entamer. Je ne pourrai plus me métamorphoser au fil des soirées comme pendant l’été, ni explorer les contours flous de ma personne pour mûrir. Explorer différentes facettes de moi-même et respirer n’était plus possible. Pour survivre au baccalauréat en droit à l’Université de Montréal, il faut se bâtir une coquille, sous peine de se faire écraser. Le champ de bataille qu’est la faculté perçoit la flexibilité et l’incertitude comme un fléau, comme une faiblesse à exterminer : je suis une chenille perçue comme un mille-pattes. Qu’y a-t-il de plus redoutable que de réintégrer un milieu étranger, qui exclut s’il ne peut broyer, et qui rejette en peignant un portrait déformé et stéréotypé de ceux qui semblent refuser de s’y conformer ?
J’ai beaucoup de difficulté à comprendre comment les jeunes juristes que je côtoie partagent une vision si différente de notre société et des injustices qui la pourrissent. Comment s’investir dans la Course aux stages quand on est témoin de génocides ? Comment se fixer sur l’argent et la stabilité alors que le monde s’écroule? J’ai passé mon été paisiblement, éloignée des convictions étrangères aux miennes et en percevant le monde comme étant moins sombre qu’il ne le laisse croire. Un pied au pavillon Jean-Brillant m’a vite désillusionné. Il semblerait que mes confrères et consœurs aient choisi d’embrasser l’ignorance comme mode de vie. J’aurais apprécié un tel privilège. À mon plus grand regret, et à ma plus grande fierté, je ressens un devoir qui ne me laisse pas tranquille. Une vie ignorant cette intuition n’en serait pas une.
Il est difficile d’apprendre dans un milieu entaché d’adversité. Le chemin qu’on me propose n’en est pas un auquel j’adhère. Faudrait-il que je trace le mien toute seule ? Des idéaux que je croyais universels ne le sont pas. Le plus haut tribunal de notre pays a décrété que les règles qui interdisent les crimes violant nos normes les plus fondamentales ne nécessitent pas d'être régies par la loi; elles le sont dans la conscience de chaque être humain. On soutient l’idée que chacun.e possède un savoir instinctif selon lequel ces comportements sont répréhensibles et intolérables. Il s’agit de valeurs tellement évidentes qu’elles n’ont pas besoin d’être écrites. On parle d’une conception unanime du droit naturel. Pourtant, dans le milieu dans lequel j’évolue, l’unanimité de cette conscience commune semble régresser. L’individualisme de nos sociétés s’est-il attaqué aux juristes ? Allons-nous réellement délaisser notre mission commune, soit le devoir de justice, pour une « réussite » individuelle axée sur le prestige et l’argent ? Avons-nous simplement accepté le fait que le droit et la justice ne sont pas synonymes ?
Nous évoluons dans la période de notre vie où nous tenons encore à nos idéaux et où nous les protégeons. Des reliques de notre naïveté résistent à la venue de l’âge adulte et nous protègent de devenir des pessimistes incurables. Nous sommes actuellement dans une période d’indépendance récemment acquise qui nous impressionne par son caractère incertain. Avec la routine monotone et le parcours tracé, c’est si facile d’oublier la raison qui motive nos actions. C’est beaucoup plus déstabilisant, au contraire, de mettre fin au pilote automatique et de poser des actes qui sont sincères à nous-mêmes.
Suis-je en train de frayer le bon chemin si personne ne semble partager mes avis ? Je ne prévoyais pas être confrontée à un tel dilemme si tôt. Devrais-je ignorer mon devoir fondamental en suivant les mouvements de la foule ? Ou suis-je censée donner sens à ma vie ? Est-ce mon rôle d’être le mouton noir dans un système fondamentalement injuste ? Peut-être que ma mission est dédiée à comprendre mes adversaires pour mieux les affronter. En tout cas, je l’espère. Sinon, je ne saurais justifier mon choix de parcours. En cas de doute, je me rappelle à moi-même que tous les moutons noirs forment un troupeau. Au bout du compte, il suffit de les retrouver.
Être jeune, c’est apprendre à se découvrir, à la fois pour soi-même et pour les autres. Il faut s’entourer de personnes qui nous permettent de mûrir. Il faut qu’on se retrouve pour mieux se mobiliser contre l’adversité. Il faut apprendre à vivre en fonction de nos valeurs, même si cela engendre une panoplie d’incertitudes.
Il faut tracer le chemin avec intention, si on souhaite l’emprunter. En fin de compte, on est rarement aussi seul.e qu’on ne le croit.



