
Des noces d’émeraude peu scintillantes : revue de la fermeture de la Coop Droit après 40 ans de services
Auteur·e·s
Eugénie Godin
Publié le :
12 février 2026
Le 16 janvier 2026, la Coop Droit de la Faculté de droit de l’Université de Montréal a officiellement cessé ses activités après 40 ans d’existence. Cette fermeture marque un coup dur pour la communauté étudiante et le personnel facultaire. Comment une coopérative scolaire, bénéficiant d’une clientèle captive et d’un quasi-monopole sur la vente de manuels juridiques, a-t-elle pu faire faillite? Retour sur une chute progressive, marquée par des tensions institutionnelles, des décisions difficiles et des contraintes structurelles.
Le directeur général par intérim en poste lors de la fermeture de la coopérative, Jacques Jolicoeur, a d’abord refusé fermement de transmettre le rapport annuel le plus récent, puis a fortement insisté qu’il lui serait effectivement impossible de communiquer les états financiers. Selon lui, ils seraient confidentiels, bien que l’article 127.1 de la Loi sur les coopératives, par lequel il est lié, n’en dise autrement




De modestes origines
Fondée en 1985 par Me Pierre-Paul Côté et Me René Gauvreau, la Coop Droit naît d’un projet simple : offrir à prix réduit les ouvrages essentiels aux étudiant.e.s en droit. Elle devient librairie agréée spécialisée en droit en 1992, rejoint COOPSCO en 1995, puis élargit son offre en devenant librairie générale agréée en 2007.
Malgré cette croissance, les années récentes sont marquées par une gestion financière de plus en plus complexe. Plusieurs sources évoquent un virage coûteux vers la modernisation, combiné à l’impact durable de la pandémie. Si la librairie s’en sort relativement bien durant cette période, le Café Acquis de droit, également géré par la coopérative, devient un lourd fardeau financier en raison de l’explosion des coûts et de la stagnation des prix des produits au retour en présentiel.
Les bourses-fantômes
Les répercussions des troubles financiers se font d’abord sentir au sein de la population étudiante : selon de multiples sources, la coopérative aurait cessé d’accorder ses bourses d'implication étudiante et d'excellence académique aux étudiant.e.s du premier cycle et des cycles supérieurs depuis au moins septembre 2023.
Ces bourses, d’une valeur de 500$ chacune, étaient pourtant indiquées comme l’un des avantages d’être membre de la coopérative sur le site web de cette dernière.
Les formulaires de candidature auraient pourtant été remplis au printemps 2024. En revanche, aucun.e récipiendaire n’a été annoncé.e à l’automne 2024, selon l’AED. Cette situation est également déplorée par Maelys Buteau-Leduc, LL.B. 2025, qui avait participé au concours de bourse du printemps 2024 comme bon nombre d’étudiant.e.s. Depuis, aucun concours de bourse de la Coop Droit n’a été ouvert.
« Même chose pour les commandites », confirme l’AED. Malgré les promesses de commandites faites aux associations étudiantes, il semblerait que la Coop Droit ne les a jamais versées.
Les états financiers de mai 2024 obtenus par le Pigeon Dissident peuvent certainement nous éclairer à ce sujet : en 2023, les dons, commandites et bourses représentaient un montant d’un peu plus de 7 000$. En 2024 à pareille date, le montant chute à moins de 600$.
Des états financiers inquiétants
L’une des questions les plus brûlantes concerne le montant de la dette de la Coop Droit à l’égard de la Faculté de droit et de l’Université de Montréal. Le directeur général par intérim en poste lors de la fermeture de la coopérative, Jacques Jolicoeur, a d’abord refusé fermement de transmettre le rapport annuel le plus récent, puis a fortement insisté qu’il lui serait effectivement impossible de communiquer les états financiers. Selon lui, ils seraient confidentiels, bien que l’article 127.1 de la Loi sur les coopératives, par lequel il est lié, n’en dise autrement.
Normalement, nous a-t-on expliqué, les états financiers de mai 2025 auraient dû être présentés lors d’une assemblée générale convoquée au trimestre d’automne 2025. Or, les états financiers de la coopérative ont commencé à être tenus par une firme comptable externe, à la suite de la démission du comptable de la Coop Droit au retour de la pandémie. Les retards se sont accumulés dans la tenue des livres, car quelques informations étaient inaccessibles et la tâche était maintenant assumée à la fois par la direction générale et la gérance, ce qui a résulté en des assemblées générales décalées. C’est ce qui expliquerait que les états financiers les plus récents, ceux de mai 2025, n’ont pas pu être présentés publiquement lors d’une assemblée générale automnale. Cela aurait également contribué au fait que la faillite de la coopérative est « un peu arrivée de nul part, parce qu’on n’y connaissait rien à l’ampleur de la situation », selon une source.
Les données publiques au registre du Bureau du surintendant des faillites indiquent toutefois que la Coop Droit a déclaré faillite le 23 janvier 2026, affichant un passif de près de 806 000 $ pour un actif d’environ 75 000 $. Une part importante de cette dette est due à différents services de l’Université de Montréal, notamment la Direction des immeubles (161 000 $) et les Services auxiliaires, responsables de la Librairie Jean-Brillant (32 000 $). Les Services d’impression (3 000$), la Direction général des technologie de l’information (2 500$) et la Faculté de droit (800$) ont également des créances.
Un conseil d’administration dysfonctionnel
« C’est vraiment triste, mais ce n’est pas surprenant », déclare Mohamed Majdi lorsqu’il est informé de la faillite.
Ayant passé 14 ans à gouverner la Coop Droit à titre de directeur général, il était aussi depuis bon nombre d’années le directeur général de la Coop Aménagement de la Faculté d’aménagement de l’Université de Montréal, ainsi que la Coopoly, coopérative de la Polytechnique, depuis les deux dernières années.
Cependant, il semblerait que les troubles financiers de la Coop Droit ne soient pas isolés. Ils trouvent des échos notamment chez la Coop Aménagement. Cette coopérative a fermé ses portes en décembre dernier pour raisons de troubles monétaires, aussi. Selon notre source, les employé.e.s de la Coop Aménagement auraient été mis à pied avant le congé des Fêtes en 2025, puis informé.e.s qu’iels ne reviendraient pas pour la rentrée du trimestre d’hiver 2026, car la coopérative cessait ses activités définitivement.
« [Le Café Acquis] n’était plus rentable depuis longtemps, mais la librairie, elle, oui. C’était la situation inverse à la Faculté d’aménagement », soutient Jacques Jolicoeur. « La faillite [de la Coop] d'aménagement, on le voyait venir, allait avoir un effet de cascade sur la faillite de [Coop] Droit. »
À cet effet, Bruce Toombs, le président du conseil d’administration (CA) de la Coop Droit au moment de la faillite, a été interpellé par une question de la part de notre équipe : où est COOPSCO? En effet, la Fédération a pour but assumé de « [soutenir les coopératives en milieu scolaire] dans la réalisation de leur plan d’affaires », selon leur site web.
Selon ce dernier, « ça n'allait déjà pas bien » lorsqu’il est arrivé au conseil d'administration. « Il y avait un plan de redressement, mais malheureusement, disons qu'on a eu des empêchements » explique-t-il. « Par le temps que je les contactent pour de l’aide au niveau financier, il était déjà trop tard pour le plan de redressement ». C’était au mois de décembre 2025 que la faillite a été confirmée comme inévitable.
Quels étaient les empêchements qui ont retardé le redressement financier? Premièrement, indique-t-il, il y a l’arrêt de travail de Mohamed Majdi qui a compliqué la chose. Mais ce n’est pas tout. Essentiellement, selon lui, le conseil d’administration ne pouvait pas fonctionner, faute de conflits internes. « À peu près en même temps [que le départ de Mohamed], on a eu la démission de la majorité de nos administrateurs, majoritairement ceux qui venaient de l'ACSED et un autre, tout d'un coup, pendant les mêmes deux semaines. Ça nous a laissé, pendant deux mois environ, sans la possibilité de faire un conseil d'administration parce qu'on n'avait pas de quorum. »
Pourquoi ne pas avoir fait élire des administrateur.ice.s en remplacement dès lors? Difficile à dire. Toutefois, une chose est claire, c’est définitivement un facteur qui explique la prise de conscience tardive : « On a appris [la situation financière de la Coop Droit] entre-temps, quand on a pu engager un directeur général par intérim. C'est lui qui a pu examiner les finances pour comprendre qu'on avait un problème et qu'on n'allait plus pouvoir payer nos créanciers. »
Aparté pour le Café Acquis de droit
Dans la même période que les troubles du CA, le 7 novembre 2025, l’AED a annoncé tenir une assemblée générale spéciale concernant la Coop Droit pour amorcer une « réflexion [...] sur l’évolution de la Coop Droit depuis sa création, sur son rôle au sein de la Faculté, et sur les enjeux institutionnels et administratifs découlant de son fonctionnement actuel ». En effet, le Café Acquis de droit était géré par la coopérative, dans un local appartenant à l’AED et l’ACSED, par l’entremise d’un contrat de gestion signé il y a de ça près de 25 ans. Or, depuis deux ans, les associations étudiantes cherchaient à renégocier ce contrat qui arrivait à échéance en janvier 2026.
On y a compris que les deux associations étudiantes de droit, l’AED et l’ACSED, ont finalement décidé de ne pas renouveler leur lien contractuel avec le Café Acquis de droit. « En fait, c’est l’ACSED qui a décidé de ne pas renouveler le contrat, et l’AED est solidaire, donc on a décidé de les suivre », précise Ariane Gagnon, présidente de l’AED. C’est également dans le sens des associations étudiantes qu’à penché l'Université de Montréal, lorsque les querelles sont venues à ses oreilles. Elle a officiellement mis fin à l’entente de gestion qui permettait à la coopérative de gérer le café étudiant, entente qui est normalement contraire à la politique interne de l’Université voulant que les cafés étudiants soient absolument gérés par les associations étudiantes directement.
Or, à cette assemblée spéciale, les Services auxiliaires de l’Université de Montréal sont également intervenus afin de présenter les services de la Librairie Jean-Brillant, quelque chose qui n’est pas anodin, selon Jacques Jolicoeur. « La Coop n'était pas encore fermée, mais ils avaient déjà commencé à desservir les étudiant.e.s via la [Librairie Jean-Brillant], notamment pour les notes de cours. […] L'Université avait signifié à la Coop Droit que le bail du local, qui était renouvelable à tous les 1er juin, allait finir. Donc l'Université nous sortait de l'université. […] Ils voulaient récupérer ce chiffre d'affaires pour la librairie. Ça veut dire que ce n'était plus viable. »
« Comment une coopérative peut-elle faire faillite? »
Bon nombre des membres de la Faculté de droit sont laissés dubitatifs face au dénouement de l’histoire de la coopérative.
Jacques Jolicoeur indique que c’est un temps difficile pour les librairies scolaires en général, à travers le Québec. Il y a une « baisse annuelle moyenne de 10 % du chiffre d’affaires dans ce secteur », une tendance antérieure à la pandémie, en plus du fait qu’une librairie scolaire « n’est rentable que trois à quatre mois par année. »
« À un moment donné, s’il n'y a pas de support des associations étudiantes, pas de support de la Faculté — parce que la Faculté n'a jamais voulu se mouiller — et pas de support de la part de l'Université, même que l'Université voulait qu’on sorte… »
Des salaires trop généreux?
Une rumeur persistante attribuait la faillite en grande partie au salaire « trop élevé » du directeur général. Jacques Jolicoeur a encore une fois refusé fermement de divulguer les chiffres de son contrat de travail personnel, pour cause de confidentialité.
Mohamed Majdi, lui, réfute fermement cette idée : la part salariale versée par la Coop Droit équivalait à peine à un salaire annuel brut au salaire minimum — ce qui est corroboré par les états financiers de mai 2024. Le reste de son salaire total provenait d’honoraires partagés avec les autres coopératives qu’il dirigeait.
Son salaire total, assure-t-il, a été négocié par l’ancienne présidence du CA de la Coop Droit et par COOPSCO lorsqu’il a commencé à assumer la gestion de la Coopoly, afin de refléter sa charge de travail et le salaire moyen en vigueur sur le marché. Il n’y a aucun scandale à aller chercher. D’ailleurs, il invite les sceptiques à lui demander une rencontre pour qu’il puisse en discuter ouvertement.
Des avenues inexplorées qui auraient pu sauver la Coop Droit, selon le directeur général
Finalement, selon Mohamed Majdi, il avait « vu venir la faillite, dès 2024 ». Cela fait plusieurs années que Mohamed et plusieurs membres de l’équipe de la Coop Droit explorent certaines avenues pour rentabiliser la coopérative de façon plus immédiate.
La difficulté première est sans aucun doute la question des rabais pour les membres. Notamment parce que les rabais des fournisseurs, qui permettent à la coopérative d’offrir des rabais membres, varient grandement selon les fournisseurs. « Il y en a qui sont très généreux, qui offrent 40%, voire plus. Mais il y en a d’autres qui n’offraient que 10% ou 15%, alors que ça prend environ 25% au minimum pour rentrer dans notre argent ». La solution pour renflouer les coffres s’avérait facile en se tournant directement vers ce grand coût. « La première façon de sauver de l’argent, c’est de retirer tous les prix membres, ou de les plafonner à 5% peu importe les éditeurs », explique-t-il.
Mais « c’est contre l’intérêt étudiant de ne pas offrir de rabais », souligne Mohamed. Donc, c’est le gérant de l’époque, Steve Genin, et lui-même qui ont préféré opérer autrement. Ils ont simplement retiré les rabais membres des quelques produits déficitaires, et ont conservé les rabais plus élevés sur les autres produits d’éditeurs avec des marges plus généreuses. Une décision controversée, mais qui « maintient l’intérêt étudiant et la mission de la coopérative ».
La deuxième solution pour sauver de l’argent aurait été de couper les heures d’ouverture de la coopérative. Par exemple, en ouvrant leurs portes exclusivement lors des débuts de trimestre, ou en limitant les heures d’ouverture quotidiennes. Cependant, cette solution, bien qu’efficace, contrevient directement à l’intérêt étudiant et à l’objectif de la coopérative, qui est d’offrir des emplois étudiants. Elle est donc rejetée par Mohamed.
Finalement, la dernière option, et celle qui était préconisée par les membres de la gestion de la coopérative, était de fusionner la Coop Aménagement, la Coopoly, ainsi que la Coop Droit, afin de sauver des frais administratifs comme les services de comptables agréés, les services de paie, les services de plateforme de facturation, etc. Or, confirme-t-il, les associations étudiantes se sont toujours opposées à ce plan. « Je les avais avertis, dès 2024, que si on ne faisait rien, on ne ferait même pas un an avant de faire faillite. C’est vraiment triste. » À son avis, la fusion aurait permis un redressement des finances de la coopérative à temps, et n’aurait pas mené à une faillite aussi soudaine.
Lorsque questionnée au sujet de la réticence des associations étudiantes quant au projet présenté par Mohamed, Ariane Gagnon affirme que l’AED actuelle et les autres avant elle ont tout simplement agi dans l’intérêt étudiant. Selon sa communication officielle lors de l’assemblée du 7 novembre 2025, il y aurait eu un réel risque de perdre la voix des membres de la Faculté de droit, donc de l’intérêt de ses étudiant.e.s, au sein de l’administration de la coopérative. C’est parce que le nouveau CA aurait compté des sièges de la Faculté d’aménagement, de la Polytechnique, et de la Faculté de droit à la fois. Essentiellement, la peur était que les voix et les votes soient ainsi dilués et que les intérêts particuliers de la Faculté de droit soient plus difficiles à pleinement faire valoir.
Si cette décision visait à protéger l’intérêt étudiant, elle pose aujourd’hui question : la préservation d’une autonomie institutionnelle valait-elle la perte d’emplois étudiants et de rabais essentiels? Mais encore, sachant ce qui est arrivé à la Coop Aménagement, le plan de fusion aurait-il été assez solide pour redresser deux coopératives en difficulté financière, ou n’aurait-ce été que de retarder l’inévitable? Impossible de savoir.
Un futur en suspens
Dans sa communication la plus récente sur le sujet, l’AED a affirmé que ce serait la Librairie Jean-Brillant qui prendrait le relais de la vente du matériel académique requis pour le moment. Si c’est un dénouement semi-heureux pour les retardataires n’ayant pas encore acheté leur doctrine, « la librairie et l'Université, dans tous leurs points de service, n'embauchent pas d'étudiant.e.s. Tous.tes les employé.e.s sont de l'Université. Ça fait que ça, à mon avis, ils n'embaucheront aucun.e étudiant.e », mentionne Jacques Jolicoeur.
À défaut d’assurer des emplois étudiants à la librairie, l’AED a affirmé que l’ACSED et elle-même travaillent actuellement sur l’élaboration d’un nouveau café étudiant, cette fois-ci entièrement conduit par les associations étudiantes, tel le veut la politique interne de l’Université de Montréal. Aucune indication de leur politique d’emploi, mais tout porte à croire qu’il serait possible que les étudiant.e.s de la Faculté puissent dénicher un poste de barista dans le pavillon Maximilien-Caron très bientôt.
Serait-ce une réforme du Café Acquis de droit qui se trame? Ça, seul l’avenir nous le dira. Jusqu’à ce que ce projet prenne vie, le local du défunt Café Acquis de droit continuera à héberger les événements de différents comités, tel que prévu au début du trimestre d’automne 2025.
Il semblerait donc que malgré les événements récents, tout ne soit pas « noir et désespoir » à la Faculté de droit de l’Université de Montréal.