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Des fascistes dans leur « safe space »

Auteur·e·s

Gabrielle Simoneau

Publié le :

22 septembre 2022

On pensait avoir droit à un débat entre Adam Wrzesien, candidat du Parti Québécois, Michelle Setlakwe, du Parti libéral du Québec, Hilal Pilavci, de Québec solidaire et Sabrina Ait Akil, du Parti conservateur du Québec. La Coalition Avenir Québec, fidèle à sa politique de non-campagne, brillait encore une fois par son absence. Malgré tout, c’est plutôt l’accompagnateur de Mme Ait Akil, Jonathan Hamel, qui a volé tous les projecteurs, et ce pour ses commentaires tout à fait inacceptables et l’indulgence des organisateurᐧtriceᐧs à leur égard.

« Après un tel spectacle, il est compréhensible que l’audience, stupéfiée, décroche complètement de la discussion entre les candidatᐧeᐧs. Signe de la santé des débats dans notre faculté, un tel comportement empiétant sur un débat démocratique et universitaire a complètement fait dérailler la soirée. »

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Il faut dire que dès le premier sujet du débat, soit la pénurie de main-d'œuvre dans le domaine de la santé, l’absence de modérateurᐧtrice s’est cruellement fait sentir. Les candidatᐧeᐧs, ayant vite réalisé que la limite de temps « imposée » était plus indicative que normative, se sont engagéᐧeᐧs dans de longues explications de leurs plateformes. Pire, on a permis à Mme Ait Akil de répliquer et de poser ses propres questions à la fin des rondes d’interventions, allongeant le débat de façon indue et lui permettant d’accaparer plus de temps de parole que ses adversaires, plus respectueuxᐧeuses des règles de la rencontre. Si ce laxisme de la part des organisateur⋅trice⋅s du Comité droit et politique et du Comité droit constitutionnel a déplu dans la salle, on peut comprendre leur malaise à interrompre des candidatᐧeᐧs en pleines envolées oratoires. Pourtant, il semblerait que l’intention initiale était que le débat soit modéré par unᐧe professeurᐧe. Si ces petits écarts à la procédure peuvent être tolérés, il en est autrement pour le comportement inacceptable de M. Jonathan Hamel dans la salle.


Bien assis au centre de la classe de Jean-Brillant, M. Hamel, qui accompagnait Mme Ait Akil en tant que représentant quelconque du Parti conservateur, s’est permis de bruyamment soupirer pendant les interventions des autres candidatᐧeᐧs, et même, à plusieurs reprises, de faire des commentaires désobligeants sur leurs idées. Évidemment, M. Hamel a le droit à ses opinions, même si, vous comprendrez, j’y suis fortement opposée. Il reste que n’étant pas lui-même candidat, son comportement était particulièrement délétère à la bonne tenue de l’événement. Pire encore, M. Hamel a fait preuve, dans la suite de ses agissements, d’un manque de civisme indigne d’un débat dans une faculté de droit et aurait dû, à mon humble avis, être expulsé de la salle. À un étudiant lui demandant d’être moins bruyant, M. Hamel a rétorqué un « Ta gueule! » bien senti, entendu plusieurs rangées de sièges plus bas, avant de continuer ses esbroufes, malgré les contestations audibles dans la salle.


La goutte qui a fait déborder le vase de la patience du PDG de l’entreprise Mosaic Minerals Corporation est l’intervention de M. Wrzesien sur l’application de la loi 101 aux cégeps anglophones. La proposition du Parti Québécois, qui mérite d’être débattue dans un segment sur la langue et l’identité québécoise, a été étouffée sous les cris de M. Hamel accusant M. Wrzesien d’être « fasciste », et ce, de plus en plus fort. Personnellement, j’ai tenté de faire interrompre le débat afin de pouvoir calmer la commotion, sans succès. Mon intervention a plutôt galvanisé M. Hamel, qui s’est mis à pointer du doigts des étudiantᐧeᐧs dans la foule en continuant d’éructer que nous étions des « fachos » et des « fascistes », qu’il brisait notre « safe space » et qu’il voulait discuter de liberté académique. Pour les habituéᐧeᐧs du Pigeon, vous comprendrez que M. Wrzesien, ancien chroniqueur dans ce journal, s’est bien marré de cette association au stéréotype de l’étudiantᐧe universitaire « woke » (voir sa chronique sur l’affaire Lieutenant-Duval (1)). Après un tel spectacle, il est compréhensible que l’audience, stupéfiée, décroche complètement de la discussion entre les candidatᐧeᐧs. Signe de la santé des débats dans notre faculté, un tel comportement empiétant sur un débat démocratique et universitaire a complètement fait dérailler la soirée.


Cette situation m’a rappelé une situation similaire vécue il y a deux semaines, cette fois au visionnement du percutant documentaire Je vous salue salope: la misogynie au temps du numérique, de Léa Clermont-Dion et Guylaine Maroist (2). Ces dernières, lors de la séance de questions-réponses suivant leur film, furent interrompues par un homme les accusant agressivement de ne pas être de « vraies féministes », notamment parce qu’elles auraient filmé une scène… de lavage de cheveux. L’œuvre, qui porte sur la nécessité de sauvegarder un débat public exempt d’insultes afin de s’assurer que la voix de tousᐧtes, particulièrement celle des femmes politiques,  puisse être entendue, venait d’être illustrée en temps réel. Cette érosion du discours public vers une violence à connotation misogyne est frappante dans les exemples présentés par les cinéastes. Les cas de Laura Boldrini, première femme présidente de la Chambre des députés d’Italie, qui a subi des menaces de viol à peine voilées de la part de son opposition, et de Kiah Morris, représentante de l’État du Vermont forcée de déménager à la suite de menaces incessantes en ligne et d’une entrée par effraction dans sa résidence, témoignent de l’impact de la dégradation du débat public, et ce encore plus pour les femmes.


Sans surprise, en faisant quelques recherches sur M. Hamel, on se rend vite compte que le momentum vers le bas qu’il instille à ses dialogues interpersonnels se traduit aussi par une conduite en ligne qui rappelle drôlement le documentaire de Mmes Clermont-Dion et Maroist. En effet, il a été le sujet d’un article du Journal de Montréal pour ses attaques personnelles  de chroniqueurᐧeuses à coups de « conne » et de « dumb » sur Twitter (3), un langage justifié, selon lui, par le côté « mémétique » de la plateforme (4). Dans le même article, M. Hamel affirme même que « traiter les femmes de “connes” sur Twitter est justifié et qu’il le ferait aussi en face d’elles » (3). Bref, cet homme a un historique de langage ordurier, voire violent sur la place publique, plus particulièrement envers les femmes, mais a pu s’approprier la conversation hier soir.


Toujours dans le même article, le Parti conservateur semblait vouloir prendre ses distances avec le personnage, tout comme HEC, qui s’est départi de son ancien formateur en raison de la virulence et le nombre d’insultes proférées. Cette semaine, pourtant, il semblait accompagner Mme Ait Akil, par exemple en filmant ses interventions. Sa présence dans la salle, combinée à l’absence de modérateurᐧtrice, une erreur à ne pas répéter pour les organisateurᐧtriceᐧs, lui aura permis de détourner l’attention des idées en faveur d’attaques personnelles envers non seulement ses adversaires, mais, plus gravement, envers le public étudiant. Avec son attitude et son interruption du débat, M. Hamel a perturbé tout le reste de l’événement, qui ne s’est jamais vraiment remis de sa crise. Après tout, accuser de « fascistes » des étudiantᐧeᐧs forméᐧeᐧs à coups d’état de droit et de droits fondamentaux, ce ne peut qu’être le résultat d’un aveuglement arbitraire ou de mauvaise foi. C’est particulièrement navrant, parce que ce n’est pas M. Hamel, qui semble bien confortable et convaincu de la supériorité de ses opinions, qui aurait bénéficié d’une discussion de plus grande qualité, mais les étudiantᐧeᐧs indécisᐧeᐧs, votant même peut être pour la première fois. Comme nous le rappelle si bien Je vous salue salope, les insultes comme celles proférées par M. Hamel poussent certaines personnes à se soustraire des conversations sur la place publique, malgré l’importance que l’on prenne leur point de vue en compte. La prochaine fois, on se devra de procéder soit avec unᐧe modérateurᐧtrice, soit avec des animateurᐧtriceᐧs fortᐧeᐧs, qui pourront freiner de tels dérapages, nocifs à la démocratie.


Donc oui, M. Hamel, hier soir, avec vos insultes tonitruantes, vous avez bien brisé notre « safe space »; celui qui veut que les débats intellectuels à la Faculté soient rigoureux, critiques, et, surtout, respectueux. Mais n’ayez crainte, il sera rétabli dans les cours de droit constitutionnel, les conversations au Café Acquis, et dans les urnes, et ce dès le 23 septembre sur le campus.



Sources citées :


(1) Adam WRZESIEN, «Tout celà n’est pas près de finir», Le Pigeon Dissident, 26 décembre 2020, https://www.pigeondissident.com/archive-2/tout-cela-n%27est-pas-pr%C3%A8s-de-finir

(2) Léa CLERMONT-DION et Guylaine MAROIST, «Je vous salue salope», https://jevoussaluesalope-film.com/

(3) Geneviève PETTERSEN, «Qui a encore envie de se coller à Jonathan Hamel», Le Journal de Montréal, 10 septembre 2021.

(4) Francis PILON, Entrevue avec Jonathan Hamel,  https://www.youtube.com/watch?v=S-ZkkJG0ahc