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D’avocate à artiste : peindre l’empathie au cœur d’un procès

Auteur·e·s

Noémi Brind’Amour-Knackstedt

Publié le :

Paru aux Éditions du passage et en librairie depuis le 10 mars dernier, le livre Ces grands procès qui ont changé le monde correspond à la plus récente création de Francesca Trop, autrice, peintre et ancienne avocate. Cette œuvre retrace, comme son nom l’indique, les causes juridiques ayant bercé l’Occident. De la condamnation d’Adam et Ève à l’arrêt canadien Carter, en passant par le procès de Nuremberg, Trop raconte, par l’entremise de délicates illustrations, un soupçon de l’histoire des droits de la personne. Il s’agit de la seconde œuvre littéraire de cette peintre symboliste qui a complété son baccalauréat en droit à l’Université de Montréal comme vous et moi. On lui doit Esprits juridiques, un recueil qui met les symboles juridiques en avant-plan dans un élan de douceur. On retrouve notamment une illustration de l’actus reus ou encore de la règle ejusdem generis. Bref, même si Francesca Trop a troqué la toge pour les pinceaux, le droit semble toujours l’inspirer. Le Pigeon Dissident l’a rencontrée.


Le Pigeon Dissident : Qu’est-ce qui vous a motivée à réaliser Ces grands procès qui ont changé le monde?


Francesca Trop : J’ai voulu créer une série de tableaux qui faisaient le pont entre ma vie précédente d’avocate et ma vie actuelle d’artiste. Comme je suis une peintre qui est semi-figurative, je peins des histoires. J’ai eu l’idée de plonger dans mon répertoire d’histoires juridiques pour partager avec le public tous ces récits qui ont changé la société.


Le Pigeon Dissident : Pourquoi avez-vous commencé par peindre le procès de Nuremberg?


Francesca Trop : J’ai commencé par le procès de Nuremberg, car de toutes les histoires juridiques, c’est celle qui me touche le plus directement. Mon père, né au début du siècle dernier en Belgique, a connu l’Holocauste et essentiellement toute sa famille a été exterminée pendant la Seconde Guerre mondiale. Alors, représenter ce procès, qui est celui des criminels nazis, avait un sens très personnel. C’est là que je me suis demandé : quand on peint la justice, comment est-ce qu’on peut traduire sur une toile l’horreur, l’échec de la justice et, en même temps, les montrer? Je montre un avocat plus vieux qui a l’air accablé et qui regarde le passé (dans un tableau, la gauche symbolise le passé), et un avocat plus jeune qui regarde plutôt en face, ce qui représente l’avenir et un désir de changement pour que cette horreur ne se répète plus.


Dans le tableau, j’ai mis Auschwitz en arrière avec les rails de chemin de fer qui y mènent. Dans la fumée qui s’élève, il y a de tout petits numéros. J’ai trouvé, dans les archives, comment les prisonniers avaient les numéros tatoués sur leurs bras. J’ai repris cette calligraphie pour représenter leurs personnalités qui s’envolent en fumée.

C’est surtout l’humanité. Et c’est l’un des messages du livre, c’est-à-dire que le droit, ce n’est pas que des règles abstraites.

Le Pigeon Dissident : En effet, le tableau du procès de Nuremberg constitue également la page couverture du livre. Une aura très grave en émane par les couleurs utilisées, tandis que dans d’autres procès, c’est beaucoup plus lumineux et festif. On saisit très bien l’ambiance de chaque toile grâce à la palette de couleurs.


Francesca Trop : Oui, le choix des couleurs était très important pour évoquer chaque atmosphère. Pour Auschwitz, c’est vraiment le rouge du sang et le gris qui étaient les couleurs dominantes.


Le Pigeon Dissident : À l’occasion de différentes entrevues, vous avez mentionné que vous peignez l’histoire des droits de la personne, voire l’empathie que l’on retrouve au cœur de chacune des décisions. Comment ce choix s’est-il opéré au sein de votre esprit au moment de la création?


Francesca Trop : Quand j’ai commencé les tableaux, c’était vraiment une idée de peindre, donc un désir de synthétiser de façon symbolique différents grands procès. D’abord, les plus connus, à savoir Jeanne d’Arc, Galilée et même Jésus. Après en avoir fait plusieurs, les gens me demandaient « qu’est-ce que tu peins? ». Les grands procès. « Comment les choisis-tu? ». Ben, je ne les choisis pas; ils s’imposent à moi. Finalement, en les regardant, je me suis dit « non, en fait, il y a un thème ». Il y a un thème. Et c’est peut-être parce que j’ai été avocate, parce que j’ai envie de trouver un thème, parce que j’ai envie que ce soit raisonnable et raisonné. Donc, j’ai cherché un fil conducteur. J’en ai trouvé trois en fait : l’histoire de l’empathie, l’histoire des droits de la personne et l’histoire de l’impact des racines religieuses sur notre façon de concevoir la justice en Occident. J’ai aussi exploré l’idée des juges comme créateurs de mythologie contemporaine. Donc, en fait, j’avais ces quatre idées. Dans mon tout premier projet que j’ai confié à mon éditeur, j’explorais les quatre et c’était un fouillis. Il m’a dit : « Écoute, il y a trop de mots. C’est trop compliqué. Réduis ça à 700 mots par procès ». Je me suis donc dit qu’il fallait que je trouve une seule trame directrice, donc j’ai décidé de me concentrer sur l’évolution des droits de la personne et de l’empathie, qui allaient ensemble.


Le Pigeon Dissident : Ça répond à ma question. J’aimerais préciser un certain aspect toutefois. Quand venait l’acte de peindre un procès, le procès de l’affaire Carter, par exemple, aviez-vous la scène bien en tête ou était-ce davantage intuitif? Qu’est-ce qui précède le choix de la scène à illustrer?


Francesca Trop : L’arrêt Carter est un bon exemple. J’ai d’abord eu l’idée du tableau. Pour chaque tableau, je réalise entre 5 et 15 esquisses. Au départ, je n’avais pas du tout l’idée que ce soit publié dans un livre. C’est l’éditeur qui m’a proposé de les inclure. J’ai donc envoyé mes croquis pour qu’il en fasse quelque chose. Dans le livre, on peut donc s’apercevoir que certains croquis sont assez identiques à leurs tableaux, tandis que pour d’autres, c’est complètement autre chose.


Pour Carter, j’avais tout de suite la composition. Je voulais montrer la personne couchée… C’est vraiment une question de composer le tableau, de montrer la tension, le vivant, la mort. Ensuite, j’ai lu l’arrêt en détail. J’ai lu des articles de journaux, j’ai lu des critiques, j’ai lu des essais, j’ai lu des livres sur la mort dans l’histoire, le suicide vu par les Chrétiens, comment la pensée a évolué.


Pour chaque tableau, j’ai ratissé très, très large. Et en même temps, je revenais au procès et, là, j’apportais les dernières touches. Donc je terminais le tableau après avoir fait toute la recherche. Et parfois, le tableau a été changé. Par exemple, Jeanne d’Arc, au début, je me suis dit : « Ah, je vais peindre cette pauvre jeune fille qui portait le sort de la France sur ses épaules. Ce qui représentait le plus cette image, pour moi, c’était une jeune femme accablée sur son cheval. » Après avoir complété mes recherches, j’ai réalisé que non, ce n’est pas ça l’histoire. Jeanne d’Arc se tenait droite et elle parlait à Dieu. Il y a donc une différence entre le croquis et l’image finale. Même si l’image dans le livre présente la disculpation, le focus demeure le dialogue entre Jeanne et un ange.


En résumé, l’esquisse venait en premier, ensuite la recherche, puis je corrigeais le tableau.


Le Pigeon Dissident : Vous avez mentionné que vous avez fait beaucoup de recherches et que vous avez dû synthétiser vos textes à 700 mots. Était-ce un choix difficile à faire?


Francesca Trop : Pour faire un parallèle avec les résumés de décisions que vous avez peut-être faits dans le cadre de vos études, c’est comme prendre un jugement, surtout un gros avec beaucoup, beaucoup de pages, et se demander comment le ramener à l’essentiel. Résumer, c’est toujours un exercice difficile. Je tenais absolument à ce que les livres ne soient pas simplement la petite histoire des grands procès. Je voulais que ça s’inscrive dans une réflexion intéressante sur l’évolution de la pensée et de la conception de la justice. C’était important pour moi de faire une mise en situation historique, ensuite le procès (les faits, le droit) et de conclure ces réflexions sur les raisons pour lesquelles ces procès demeurent importants aujourd’hui.


Il y avait donc beaucoup d’informations à amasser de façon très, très synthétisée. Étant donné que c’est difficile à faire, j’ai demandé l’aide, notamment, de mon fils qui a présentement 20 ans. Il m’a énormément aidée à simplifier parce que c’est un métier en soi d’écrire en langage clair. Moi, je n’avais pas de formation là-dedans. Donc, il m’a aidée. Par exemple, quand j’écrivais « ce phénomène social et moral de la justice », il me disait de rayer tout ça et de ne conserver que « la justice ».


Ç’a été son job d’été d’éditer mes textes (rires).


Le Pigeon Dissident : Combien de temps prend l’acte de peindre, du début à la fin?


Francesca Trop : Il n’y a pas de réponse à ça. Le procès de Nuremberg, par exemple, c’est à la fois le premier que j’ai commencé et le dernier que j’ai terminé parce que je l’ai beaucoup retravaillé à la fin. Il y a donc eu beaucoup de versions. Le temps de la peinture, ce n’est pas un temps linéaire. Je pourrais dire que ça m’a pris deux ans à le peindre… Autrement dit, on ne peut pas faire des heures facturables quand on peint. Il y a des procès que j’ai faits en deux heures et d’autres en deux ans. Il n’y en a pas un qui sera meilleur que l’autre. Quand on apprécie ou quand on regarde un tableau, je dirais que la peinture, de tous les arts, c’est celui qui arrête le temps. Parce que dans la musique, le cinéma, même la lecture, il y a un début, un milieu et une fin. On ne peut pas aller beaucoup plus vite que ce que l’auteur veut. Mais le tableau, on peut le regarder une seconde, on peut le regarder une journée; on choisit le temps qu’on lui accorde et ça se reflète dans la fabrication du tableau aussi. C’est une autre façon d’aborder le temps.


Le Pigeon Dissident : Quels sont les critères posés dans la sélection des 24 procès qui se retrouvent dans Ces grands procès qui ont changé le monde parmi les 40-50 autres que vous aviez initialement réalisés?


Francesca Trop : Quand j’ai décidé de diviser le livre en trois parties*, il fallait un contenu égal pour chaque partie. L’origine des règles, ça s’imposait, car c'étaient les procès les plus connus. Pour les deux autres parties, je voulais toucher à un éventail de droits. Donc, je suis allée chercher un procès sur le racisme. Par exemple, j’avais initialement 20 procès en tête à ce sujet. J’en ai finalement gardé un qui se déroule en Angleterre. Je voulais le droit des enfants, le droit des femmes, le droit des personnes homosexuelles, le droit des personnes trans et le droit des animaux. Je voulais toucher un peu à tout et ne pas avoir une vision uniquement américaine parce que ce sont souvent les procès que l’on connaît. Comme pour l’avortement, je m’étais dit que j’allais illustrer la décision américaine Roe v. Wade, ou faire le Canada avec l’arrêt Morgentaler. Finalement, l’arrêt Bobigny a précédé l’arrêt Morgentaler. L’avocate Gisèle Halimi, qui a plaidé cette cause, c’est extraordinaire la réflexion qu’elle a faite. Quand j’ai lu sa plaidoirie, que Halimi a publiée, il y a tout un historique de l’oppression de la femme qui découle des règles de l’Église, donc ça ramenait le thème religieux.


Globalement, je voulais un procès qui incarnait chaque grande question des droits de la personne. Il fallait également que ce soit agréable à peindre. Par exemple, je voulais absolument illustrer un procès en matière de droit autochtone. Vu que je n’en ai jamais fait et que je ne connaissais pas le sujet, j’ai écrit à deux ami·e·s qui sont spécialistes et qui siègent en tant que juges à la Cour fédérale. Les deux m’ont envoyé des listes de procès. J’ai donc choisi la décision sur l’archipel Haïda Gwaii (1), car l’art de la nation haïda est absolument extraordinaire et j’avais donc envie de le peindre. Pour d’autres procès en droit des autochtones qui auraient pu être plus percutants, je ne ressentais pas la même inspiration, ce qui m’incite à dire que la partie « création artistique » jouait également un rôle comme dernier critère de sélection.


*[NDA : d’où viennent les règles, qu’est-ce qui est juste, des droits pour qui?]


Le Pigeon Dissident : Pourrait-on donc inférer que chaque procès vous rejoint sur une note plus personnelle?


Francesca Trop : Probablement, oui, c’est une très bonne réflexion. Ce sont les tableaux qui déclenchaient une envie de créer une image et, donc, qui me touchaient d’une certaine façon.


Le Pigeon Dissident : Dans vos brèves analyses des procès, on retrouve une simplicité rafraîchissante qui résonne tout de même en chacun et chacune d’entre nous. Était-ce un choix ou bien un hasard?


Francesca Trop : C’est définitivement un choix. La plus grande qualité que peut avoir un·e artiste, c’est la générosité. Dans cette générosité, il y a l’envie de beaucoup travailler pour vraiment créer ce qui sera utile à l’autre ou ce qui sera agréable pour l’autre.


Pour que le livre soit lisible, il fallait un grand effort de clarté, sinon il n’aurait servi à rien. Ç’aurait été beaucoup plus facile de faire un livre compliqué. Mais le choix de la clarté, de l’aisance de lecture, c’était vraiment important dans ce que je voulais offrir dans mon travail final.


Je ne sais pas si vous connaissez cette citation de Blaise Pascal qui commençait une lettre à un ami en disant : « Je m’excuse d’écrire une aussi longue lettre, je n’ai pas le temps de faire plus court », parce que la concision demande beaucoup plus de travail. Et c’était, pour moi, un élément non négociable.


Le Pigeon Dissident : Par exemple, personnellement, j’ai apprécié l’affaire Dreyfus qui fait partie des procès illustrés dans votre livre. Je connaissais déjà l’histoire générale. Sur Wikipédia, c’est très détaillé, très long et très large, tandis que dans le livre, j’avais sous les yeux un résumé très clair et très perspicace.


Francesca Trop : J’ai donc atteint mon but. L’affaire Dreyfus, ça touche indirectement mon histoire personnelle. Je suis allée chercher les textes d’Émile Zola et les livres qui ont été écrits sur le sujet – j’ai ainsi lu trois-quatre livres sur cette affaire. Comme ma mère a fait, à l’époque, sa maîtrise sur Germinal d’Émile Zola, c’était un auteur qui m’était très familier.


Puis, l’an passé, les lettres d’amour que Dreyfus écrivait à sa femme à partir de la prison ont été publiées. C’est magnifique.


Comme pour chaque procès, j’allais au-delà de l’information purement juridique. J’avais envie de nager dans l’univers, donc j’ai lu vraiment tout ce que je pouvais, des romans aux pièces de théâtre. Ainsi, je baignais dans l’atmosphère quand je faisais le tableau.


Le Pigeon Dissident : Donc, les procès, ce n’est pas juste juridique. C’est aussi l’humanité selon vous?


Francesca Trop : C’est surtout l’humanité. Et c’est l’un des messages du livre, c’est-à-dire que le droit, ce n’est pas que des règles abstraites. Le droit, ça s’incarne dans une vraie histoire et cela a une vraie influence sur une vie humaine. Les gens oublient ça souvent.


À l’école, on enseigne la philosophie, ce qui est très bien, mais ça reste désincarné. Le juge, lui, il n’a pas le luxe de réfléchir dans l’abstrait. Son travail, c’est de rendre une décision même quand c’est vraiment difficile de départager les faits. C’est ça son job, de rendre une décision dans une situation concrète.


Les histoires humanisent des règles qui, autrement, seraient désincarnées. Quand elles s’inscrivent dans une histoire réelle, on les retient mieux, car elles nous touchent.


Le Pigeon Dissident : Personnellement, j’ai trouvé votre livre dans la section « Enfants ». S’agit-il du public cible ou considérez-vous que la vocation de votre livre est plus universelle?


Francesca Trop : C’est une question un peu piégée… C’est le choix de l’éditeur. Quand j’ai eu l’idée du projet, je n’avais pas de public cible en tête. J’ai envie de faire ce projet, qu’est-ce que vous en pensez, vous faites de beaux livres et il me semble qu’on devrait travailler ensemble. Puisque la maison d’édition a une section jeunesse, elle s’est dit qu’elle voulait que ce livre s’inscrive là-dedans. J’ai donc fait de mon mieux pour simplifier et pour simplifier encore. Or, il est venu un moment où, en simplifiant, je diluais complètement mon message et ce n’était plus le livre que je voulais. Ils ont dit : « Écoute, continue à rendre ça le plus clair possible et nous, on va trouver le public ». Cela a réglé la question.


Donc, je pense que c’est un livre qui va plaire autant aux jeunes adultes qu’aux plus vieux adultes et même aux enfants si un adulte les accompagne. J’ai des amis qui ont des enfants de 12-13 ans qui m’ont écrit « mon fils a été scandalisé par l’affaire de Socrate » ou « ma fille était vraiment intéressée par l’affaire de Jeanne d’Arc ». Ce serait donc un public jeunesse avec un accompagnement adulte.


Quand j’ai proposé le livre, il y avait le projet de loi 21 qui était très, très présent dans les nouvelles. Les éditrices m’ont dit que mon livre allait nourrir la réflexion des élèves de secondaire 5, début cégep, en raison du cours d’ECR. (Parce que les Éditions du passage, ce sont seulement des éditrices.)


Donc, oui, c’est à portée universelle, car le livre peut toucher les gens à différentes étapes de leur développement.


Le Pigeon Dissident : Mais pour quelle raison doit-il y avoir un accompagnement adulte?


Francesca Trop : C’est une bonne question. La vraie réponse, c'est que c’est le choix de l’éditeur de déclarer le livre comme appartenant à la section jeunesse. Personnellement, je regarde plutôt qui apprécie le livre. Par exemple, ce matin, j’ai lu un super bel article paru dans Le Devoir sur le livre et c’est le regard d’une adulte qui l’apprécie.


Le Pigeon Dissident : Selon vous, illustrer le système de justice grâce aux tableaux contribue-t-il à sa démystification?


Francesca Trop : Oui, parce que ça humanise le système de justice, ça le ramène à l’histoire. Faire le pont entre la règle abstraite et le fait que non, ce n’est pas seulement une règle abstraite, mais plutôt une histoire concrète avec des personnes qu’on voit. Il y a des couleurs, des émotions. C’est quelque chose d’humain que le tableau réussit à transmettre.


Le Pigeon Dissident : Qu’est-ce qui vous inspire au quotidien dans la réalisation de vos œuvres artistiques?


Francesca Trop : Ce qui m’inspire dans la réalisation de mes œuvres… Je cherche la poésie et l’évasion quand je peins. J’ai rarement une idée prédéterminée. L’aventure des procès était vraiment une manière différente de travailler pour moi. Habituellement, je prends une toile vierge et je choisis des couleurs, puis j’active la toile. S’engage ensuite un dialogue entre les marques que je pose et moi. Le tableau me guide, puis je construis jusqu’à ce que je reconnaisse les formes. À ce moment-là, j’ai absolument besoin de les préciser parce que je veux que le tableau représente une histoire. Autant que j’aime les œuvres abstraites, quand je peins, je veux qu’il y ait des personnages et une histoire qui soit racontée.


Le Pigeon Dissident : Sur le plan plus personnel, quelles sont les raisons qui vous ont poussée à vous consacrer entièrement et pleinement à l’art après avoir connu une carrière de juriste?


Francesca Trop : Je me suis toujours vue comme une peintre depuis aussi longtemps que je m’en rappelle. À 4 ans, j’étais celle qui dessinait. Au secondaire, j’ai illustré mon album des finissant·e·s. Au cégep, j’avais créé le service de l’image et je faisais les illustrations pour les activités étudiantes. Quand je suis entrée en droit, j’illustrais le Lien. Je ne sais pas si ça existe encore, mais c’était un petit hebdomadaire fait maison dans lequel j’illustrais toutes les activités étudiantes qui y étaient annoncées. Je faisais aussi partie du journal Le Pigeon Dissident. J’ai publié des articles sur Montaigne, Montesquieu, bref, les grands penseurs du droit. L’idée de m’intéresser à la philosophie derrière le droit était déjà là quand j’étais étudiante, puis j’en faisais des illustrations.


La question plutôt, c’est : « Pourquoi es-tu en droit, alors que clairement c’est la peinture qui t’intéressait? » La réponse, c’est que, à 18 ans, je n’étais pas prête à choisir une carrière aussi risquée que l’art. De plus, j’aime beaucoup réfléchir et je voulais développer ma pensée critique, mon esprit juridique. Donc, j’étais en droit pour développer mon esprit juridique.


En travaillant en droit, j’ai réalisé que j’aimais ça parce qu’il y a une relation d’aide qui s’installe, ce que je n’avais pas compris en étudiant des règles abstraites. Le rôle d’avocat, c’est une relation d’aide et ça me plaisait beaucoup. Or, après 15 ans de métier, je ne parvenais plus à continuer de front le travail, les enfants et la peinture. Puisque je n’allais abandonner ni mon mari ni mes enfants, il fallait que le travail soit mis de côté pour que je puisse vraiment aller au bout de qui je suis et de créer une œuvre qu’il fallait que je fasse.


Le Pigeon Dissident : Quelle est votre première illustration? Ce peut être autant le premier tableau que vous avez peint dans le cadre de votre carrière de peintre que la toute première illustration de votre existence.


Francesca Trop : Un des premiers tableaux que j’ai fait et qui m’étonne encore, c’est un très grand tableau sur lequel figure un petit chihuahua entouré de loups. Ce tableau s’intitule « Le rêve du chihuahua ». Il s’agit d’un tableau symbolique qui démontre que ce petit chihuahua se rappelle ses ancêtres puisque les chiens et les loups sont de la même famille, à savoir celle des Canidés. Comme je suis une peintre symboliste et que je m’interroge souvent sur le passé historique qui nous habite toujours, je crois que, dans ce tableau, tous les éléments étaient présents dans le dialogue entre ce petit chien et ses grands ancêtres puissants et sauvages.


Quand j’étais en deuxième année du primaire, j'avais donc 7 ans, j’ai gagné un concours de dessins de la ville. Je me souviens que j’avais trouvé absurde que je gagne parce que j’avais fait n’importe quoi. J’avais pris des papiers de couleur et j’avais découpé des animaux rouges, verts et jaunes. Je me sentais coupable en faisant cette œuvre parce que, déjà à 7 ans, je savais que je n’étais pas supposée faire des animaux rouges, mais je l’avais fait quand même et j’avais remporté un prix. Je m’étais dit : « Mais voyons donc, à quoi ont-ils pensé ? Je n’étais pas supposée faire ça. » C’est marrant parce que je peins toujours des chevaux rouges et verts. Ce n’est jamais parti.


Le Pigeon Dissident : Avez-vous connu une évolution au niveau des médiums utilisés?


Francesca Trop : Oui! Quand j’ai commencé à peindre, je faisais de l’huile uniquement. J’ai suivi des cours très, très classiques. J’ai appris comment peindre comme Rembrandt, comme Renoir, comme Monet. J’ai fait des reproductions d’œuvres d’art. Ce que faisaient les peintres il y a deux siècles, j’ai appris à peindre comme ça initialement. Par la suite, j’ai décidé que c’était trop de contraintes, que je prenais des mauvaises habitudes et que ça n’allait pas m’aider à découvrir qui j’étais. J’avais la technique, donc je pouvais faire ce que je voulais après. Donc, je me suis tournée vers l’acrylique, un moyen que j’utilise beaucoup plus.


La grande différence consiste en le fait que je suis passée des petits pinceaux à l’huile aux gros pinceaux à l’acrylique pour avoir beaucoup plus de mouvements et de liberté dans mon travail.


La difficulté, quand on sait faire du réalisme, c’est de ne pas rester captif de cette attitude. C’est beaucoup plus facile de copier ce qu’on voit que de s’éloigner et d’essayer d’en extraire certains symboles. C’est un défi que je me donne.


Le Pigeon Dissident : Sur votre site web, on peut justement apercevoir des tableaux qui illustrent les Petits Chanteurs du Mont-Royal. Donc, suivant cette logique, vous n’avez jamais la scène devant vous, vous vous l’imaginez?


Francesca Trop : Mon fils était dans la chorale, donc j’utilisais une photo pour la disposition et l’uniforme des Petits Chanteurs, mais il n’y aucun chanteur dont c’est le portrait. Toutefois, chaque année, dans la chorale, il y avait un chanteur plus grand, un plus petit, un dont les cheveux sont bruns, l’autre dont les cheveux sont blonds. Les deux tableaux qui sont sur le site, c’est complètement inventé, n’eut été de la composition. Ce qui est rigolo, c’est que les parents de la chorale reconnaissaient tous leurs propres enfants, ce à quoi je répondais oui et non. Quand on réussit l’abstraction, les gens s’y reconnaissent beaucoup mieux.


Le Pigeon Dissident : Que vous réserve l’avenir?


Francesca Trop : J’ai tellement de projets tout le temps. Mon défi, ce n’est pas d’avoir des idées, mais plutôt de choisir lesquelles je vais réaliser. En ce moment, j’ai plusieurs projets sous forme de nuages et je ne sais pas lesquels je vais réaliser. J’ai acheté une presse de gravure à Noël, je sais donc que je vais explorer cette voie. J’ai d’autres projets de livres, des projets de cours en ligne que j’enseignerai…


Le Pigeon Dissident : Que conseillez-vous à des juristes en herbe qui caressent le rêve de devenir des artistes?


Francesca Trop : Il faut avoir envie de créer quelque chose. Il faut reconnaître, accepter que c’est un cadeau qu’on a reçu de la vie. Pendant longtemps, j’ai vu mon envie de peindre comme un handicap, car elle me distrayait de mon travail, donc je l’envisageais comme un fardeau. Quand j’ai décidé de quitter le droit, j’ai compris que, non, c’était un cadeau et que je pouvais l’assumer. C’est important de réaliser que, lorsqu’on a la chance d’avoir envie de faire de la danse, de la musique, il faut cultiver cette envie, lui faire une place et l’honorer. Maintenant, la réalité économique du monde de l’art, c’est épouvantable et ça n’a jamais été aussi mauvais depuis l’arrivée des médias sociaux où tout est devenu gratuit, dans le sens où les producteurs de contenu ne se font pas payer. Ceux qui se font de l’argent, c’est Google, c’est Facebook, c’est tout le monde sauf les producteurs de contenu.


Si je devais refaire mon parcours, je ferais le même. Je ne deviendrais pas une artiste à 18 ans parce que je serais constamment à la merci des pressions du marché et je ne serais pas capable de créer un art authentique. Mais ça, il y a plein de jeunes qui font ce choix-là, et je ne les blâme pas, mais ce serait irresponsable de ma part d’encourager les jeunes à se lancer là-dedans tête baissée, c’est-à-dire sans consulter les rapports statistiques du gouvernement pour comprendre quels sont les vrais chiffres, les vrais revenus médians. Tout le monde qui souhaite se lancer en arts devrait examiner ces documents d’abord pour confronter la réalité, car on ne peut pas en faire abstraction.

Sources citées :

  1. Nation haïda c. Colombie-Britannique (Ministre des Forêts), 2004 CSC 73.

Sources à consulter :

Site web de Francesca Trop

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Crédit : Francesca Trop