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Cité libre ou le passé à revenir

Auteur·e·s

Hugo Lefebvre

Publié le :

29 septembre 2022

Alors que les chef⋅fe⋅s des partis d’opposition s’agitent sur les plateformes médiatiques de tout genre afin de présenter leurs idées et leurs visions à qui veut bien les entendre, les élections provinciales québécoises approchent à grands pas et les sondages montrent une CAQ largement dominante. On ne peut douter que cette élection provinciale est jouée d’avance. À moins d’un scandale tel qu’on en a peu vu au Québec, la CAQ de François Legault devrait remporter entre 95 et 100 sièges sur 125 selon les sondages, près de 80% des sièges. 

Alors que la CAQ semble bien pouvoir se reposer sur ses lauriers pour le futur rapproché, qu’en est-il de l’Avenir avec un grand A ? Il semble bien qu’un schisme se trace au Québec. De la même façon que les René Lévesque et Pierre Elliott Trudeau ont grandi sous le joug de Duplessis pour mieux s’en libérer plus tard, les jeunes d’aujourd’hui ne se retrouvent plus dans les partis dominants.

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À titre de comparaison, Maurice Duplessis avait remporté 82 sièges sur 92, soit 89,1% des sièges, lors de ses plus fructueuses élections en 1948. Pour en arriver à ce résultat impressionnant, les unionistes avaient dû lancer une vaste campagne de marketing, une des premières manifestations de cette stratégie aujourd’hui omniprésente. (1.1) Le parti de Duplessis s’était alors inspiré des campagnes électorales américaines, où on recensait ces tactiques depuis les années 1930. Le nouveau média de l’heure, la télévision, aida énormément. Le chef du Parti libéral de l’époque, Georges-Émile Lapalme, complètement écrasé durant cette campagne, décrivit plus tard la campagne menée par les unionistes comme suit: 


« En transposant ici les méthodes électorales à l’américaine, l’Union nationale produisit une force d’impact à nulle autre pareille : saturation quotidienne de la presse et des ondes par des annonces directes ou des nouvelles tendancieuses, utilisation des artistes du théâtre à la radio, d’énormes panneaux réclames à tous les carrefours ou le long des routes, spectacles de saltimbanques ou de cinéma, d’innombrables objets portant la photo de Duplessis ou du candidat local. » (1.2)


Aujourd’hui, si la CAQ ne risque pas de battre le record de Duplessis (ou de Bourassa après lui, qui obtint 92,7% des sièges après la crise d’octobre), il y a un brin d’ironie dans le fait que la CAQ s’apprête à remporter davantage de sièges que tout autre premier ministre depuis les années 1980 en faisant le moins campagne possible. Mais l'exemple donné par Emmanuel Macron, qui s’est fait modeste en marketing électoral lors des élections françaises, semble montrer le succès de cette tactique, évidemment un effet secondaire de la pandémie de COVID-19. Le retour à un monde où la souveraineté du Québec n’est plus l’enjeu politique de premier plan favorise également un brokerage party comme la CAQ, qui obtient des votes des deux camps. 


Alors que la CAQ semble bien pouvoir se reposer sur ses lauriers pour le futur rapproché, qu’en est-il de l’Avenir avec un grand A ? Il semble bien qu’un schisme se trace au Québec. De la même façon que les René Lévesque et Pierre Elliott Trudeau ont grandi sous le joug de Duplessis pour mieux s’en libérer plus tard, les jeunes d’aujourd’hui ne se retrouvent plus dans les partis dominants. Le sondage du Pigeon dissident n’est qu’une manifestation de ce sentiment d’aliénation que vivent les jeunes, à la recherche de sens dans une société qui semble effrayée des projets de société. Comme le faisait remarquer Philippe J. Fournier, fondateur du site QC125, au début du mois de septembre, le clivage dont dépend le plus le résultat des élections du 3 octobre est générationnel. À ce moment, selon un sondage Léger, Québec solidaire récoltait l’appui de 36% des 18-34, soit 10 points de plus que la CAQ. (2) Les sondages semblent confirmer la phrase quelque peu narquoise du co-porte-parole de QS: « Les vieux péquistes et les vieux libéraux ensemble, c’est ça la Coalition avenir Québec. » (3) En regardant la carte électorale de la province lorsqu’on ne compte que les jeunes, le Québec est largement et facilement orange, avec quelques pointes bleues éparses.  On comprend ainsi les efforts de QS pour faire remonter le taux de participation électorale famélique des jeunes. Or, hormis les prochaines élections, les résultats que récoltent les solidaires auprès des nouvelles générations laissent entrevoir un changement drastique à venir.


En réfléchissant à l’avenir, il vaut parfois bien de s’en remettre à l’histoire. Lorsqu’on pense à un tel changement générationnel, au Québec, on pense presque instinctivement à la Révolution tranquille, ce moment mythique de liberté nationale lors duquel le Québec a commencé à se défaire du clérico-conservatisme unioniste. Un des symptômes les plus intéressants de l’effusion intellectuelle qui eut lieu à cette époque est Cité libre, ce journal fondé par une dizaine d’intellectuels québécois dont Pierre Elliott Trudeau et Gérard Pelletier, qui fut député d'Hochelaga à la Chambre des communes pour le Parti Libéral du Canada pendant une décennie. 


Il y a quelques années, en scrutant les grandes piles de livres désordonnées de la petite librairie Henri Julien, un magnifique endroit caché derrière l’École nationale d'administration publique de Montréal, sur le Plateau Mont-Royal, je tombai sur une boîte remplie d’éditions de cette revue. Voyant les noms de quelques-un⋅e⋅s des plus grand⋅e⋅s intellectuel⋅e⋅s du Québec en feuilletant les pages, de Fernand Dumont à Charles Taylor, j’achetai toutes les éditions de l’année 1960; année de l’élection du premier gouvernement Lesage. 


On ne peut certes pas comparer Maurice Duplessis à François Legault - on laissera ce dernier le faire lui-même -, mais en lisant les pages de ce mensuel, on reconnaît le désir de changement qui anime aujourd’hui les jeunes. On me répondra que ce clivage est aussi vieux que le monde et on me renverra à Antigone de Sophocle ou à Père et Fils de Tourgueniev, mais Cité libre résonne avec la sensibilité culturelle et identitaire québécoise de façon impressionnante. Par exemple, dans l’édition de janvier 1960, Gérard Pelletier relatait l’histoire de la revue et, par le fait même, de sa génération comme suit:


« [Il]  faut s’en rendre compte, le règne de M. Duplessis a duré toute notre jeunesse. Nous sortions de l'adolescence quand il accéda au pouvoir; nous approchions la quarantaine quand il l’a quitté. Ces vingt ans ont été marqués pour nous [...] d’un refus constant et profond de ses positions les plus fondamentales. [...] 


Il se trouve, par exemple, que notre génération s’est intéressée, davantage que les précédentes, aux problèmes sociaux. Notre révolution industrielle [...] constituait un défi que nous trouvions urgent de relever par des solutions d’audace. » (4)


Pour Pelletier, ce sentiment de décalage, de petitesse d’âme et d’esprit des politicien⋅ne⋅s au pouvoir, céda le pas à un épisode de reconnaissance avec la mort subite du chef. Si cette situation est aussi peu probable que peu souhaitable en ce qui concerne la CAQ, n’empêche qu’on reconnaît ce bouillonnement d’ambitions chez QS. Et le parti de Manon Massé et Gabriel Nadeau-Dubois capitalise sur ce phénomène avec son slogan: « Changer d’ère ». Entre des plaidoyers pour un système de vote proportionnel, pour la gratuité scolaire ou encore pour une forme ou une autre de laïcité, les éditions de Cité Libre reflètent, comme Québec solidaire, ce malaise qu'éprouvaient les jeunes face à leur identité. Marcel Rioux résume cette critique, celle qu’on entend aujourd’hui et que j’ai moi-même faite dans les pages de ce journal en parlant de protection du patrimoine, dans l’édition de Juin-juillet 1960: 


« [L]e Canadien français conçoit la nature, le milieu humain et l’individu comme des phénomènes qui font partie d’un univers statique. Dans ce monde fermé, chacun accepte la place qui lui est impartie et les événements avec résignation et fatalisme. » (5)


Les référendums finissent par un « non » comme Maria Chapdelaine finit avec Eutrope. Du moins, ainsi va la sempiternelle complainte. En 1962, dans un article à ce sujet écrit alors qu’il n’avait même pas 25 ans, Pierre Vallières rappelle cet esprit de liberté qui bourgeonne aujourd’hui, détaché des idéaux d’indépendance et alimenté par la mondialisation et le goût de projets rassembleurs. 


« On a voulu nous enrôler avant de nous connaître et on a projeté sur nous une “vocation” toute faite pour nous montrer la voie à suivre. Mais on ne révèle pas une collectivité à elle-même en lui soufflant dans la tête une conscience nationale faite sur mesure et tombant pour ainsi dire tout droit des cieux comme une nécessité.

[...]

Qui sommes-nous donc ? Nous sommes plusieurs. Nés dans un même pays, nous sommes pourtant différents, justement par les choix personnels que chacun de nous a faits depuis qu’il en a la capacité. Ni l'uniformité de l'enseignement philosophique, ni la confessionnalité de la majorité de nos institutions, ni le nombre de nos clochers ne garantissent l'unanimité sociale, politique, culturelle ou religieuse. D'ailleurs, pourquoi l'unanimité? Une communauté nationale ne suppose-t-elle pas la diversité dans l’unité tout autant que l’unité dans la diversité? 

[...]

Si la nationalité n’a pas été cherchée, la "nation”, elle, peut être voulue librement, dans la sympathie d’un perpétuel vouloir-vivre ensemble, malgré et avec les déterminismes historiques et géographiques qu’il est toujours possible, d'ailleurs, de plier au service d’une liberté assez humble pour accepter de n'être pas absolue.» (6)


Cet appel au renouvellement, on le retrouve aujourd’hui chez Québec solidaire. Selon les sondages et les discussions qu'on entend dans les couloirs d'université et dans les festivités étudiantes, Québec solidaire semble être le seul parti qui rejoint les jeunes dans leur envie de changement; eux et elles qui ont connu Charest, Couillard et Legault et qui en ont assez de la politique de businessman. Le rêve orange est celui d’un visage collectif dans lequel les générations futures se reconnaissent, d’un être politique qui inspire l’action. En lisant de vieilles éditions de Cité libre et en essayant d’en tirer des leçons, on ne peut prédire l’avenir, mais on peut y entrevoir beaucoup plus de teintes oranges que ce que nous réservent les prochaines élections. En attendant, on continuera à voir QS révolutionner tranquillement la politique québécoise. 

Sources citées : 

  1. Lavigne, Alain, 2013, « L’éclatante victoire de 1948 Duplessis : inventeur du marketing politique? »,dans Assemblée Nationale du Québec, 2013, Bulletin de la Bibliothèque de l’Assemblée nationale, Volume 42 (No. 2) [1.1 p.5, 1.2 p. 6]

  2. Fournier, Philippe J., « Faire sortir les jeunes, le défi de Québec solidaire », L’actualité, 1er septembre 2022, en ligne: https://lactualite.com/politique/faire-sortir-les-jeunes-le-defi-de-quebec-solidaire/

  3. Québec Solidaire, Twitter, 28 août 2022, en ligne: https://twitter.com/QuebecSolidaire/status/1563963055607877632?ref_src=twsrc%5Etfw%7Ctwcamp%5Etweetembed%7Ctwterm%5E1563963055607877632%7Ctwgr%5Ed8ff2959d7d52fa7189e00263175a479b1e1ca50%7Ctwcon%5Es1_&ref_url=https%3A%2F%2Flactualite.com%2Fpolitique%2Ffaire-sortir-les-jeunes-le-defi-de-quebec-solidaire%2F

  4. Pelletier, Gérard, 1960, « Sur les gaietés de l’opposition », Cité Libre, Année 11 (No. 24), p. 7

  5. Rioux, Martin, 1960, « Démocratie et culture canadienne-français », Cité Libre, Année 11 (No. 28), p. 3

  6. Vallières, Pierre, 1962, « Nous éveiller à la profondeur de notre existence », Cité Libre, Année 13 (No. 44), p. 17