top of page
Portrait%20sans%20photo_edited.jpg

Chroniques du Sahara occidental

Auteur·e·s

Hugo Lefebvre

Publié le :

10 janvier 2023

Au milieu du 19e siècle, l’Espagne cherchait désespérément à compenser les humiliantes pertes de ses colonies sur le continent américain, cause d’une crise morale, politique, économique et sociale. Dans l’air du temps, l’idée surgit alors de trouver un « colonialisme de substitution» et le Maroc s’imposa rapidement comme une voie pour redorer l’orgueil et les poches espagnoles. À l’époque, ce voisin méditerranéen venait d’entrer dans une crise profonde à la suite de sa défaite face à la France à Isly en 1844, qui ouvrit la voie à une forte pénétration économique étrangère et au processus de colonisation qui suivit. L’Espagne avait également guerroyé de façon intermittente sur la côte marocaine depuis le 15e siècle, la voyant comme point d’appui stratégique des îles Canaries.  Dès lors, devant cette faiblesse et le lien historique le reliant à l’Espagne, l’occupation du Maroc devint rapidement la plus grande priorité de la diplomatie espagnole.  L’Espagne redoubla donc d’efforts pour y acquérir des points d’ancrage. En 1860, à la suite du Traité de Tétouan, résultat d’une opération militaire espagnole au nord du Maroc avortée sous l’impulsion de l’Angleterre, l’Espagne obtint du Maroc qu’il permette l’installation d’un port de pêche au Sahara. Or, après y avoir consenti, ce dernier l’empêcha de mener à bien cet établissement  par la suite (1).

Certes, on sent que derrière ces fontaines et ces monuments publics se cache une histoire plus profonde, sauf que celle du Sahara occidental n’a ni lieu ni trace.

Crédit photo : Hugo Lefebvre
Crédit photo : Hugo Lefebvre

press to zoom
Exploitation de sable
Exploitation de sable

press to zoom
Crédit photo : Hugo Lefebvre
Crédit photo : Hugo Lefebvre

press to zoom
Crédit photo : Hugo Lefebvre
Crédit photo : Hugo Lefebvre

press to zoom

Dans les années qui suivent, malgré certaines avancées, l’Espagne subit une série d’échecs cuisants, alors que ses tentatives d’implantation au Sahara furent rebutées par les populations locales et que ses autres plans coloniaux furent tués dans l’œuf par la France, l’Angleterre et l’Allemagne. Pourtant, le 26 décembre 1884, après la signature de traités de commerce dans la région, l’Espagne déclara unilatéralement son « protectorat espagnol sur la côte d’Afrique », qui couvrait tout l’actuel Rio de Oro, au sud du Sahara occidental. Si cette date est associée au véritable début de la colonisation espagnole,  ce n’est que plus tard que l’Espagne finira par occuper également la région septentrionale du Sahara occidental, soit la Seguia el-Hamra, qui abrite aujourd’hui la capitale du territoire. Or, le contrôle véritablement exercé par l’Espagne restera ténu tout au long de sa présence dans la région.


Dès l’établissement espagnol, c’est la Villa Cisneros qui s’imposa comme le chef-lieu de la colonie, un lieu isolé et venteux à l’extrémité d’une péninsule du sud, un doigt se courbant dans l’infini atlantique. Déjà en 1881, l’Espagne avait établi un ponton dans la baie entre la péninsule et le continent puis, en 1884, un bâtiment y fut construit; un édifice complètement isolé à l’extrémité du désert. Dès leur arrivée, les Espagnols furent assaillis par les populations locales, hostiles à la colonisation envisagée. Ces attaques se renouvelèrent en 1887, en 1892 et en 1894, poussant les Espagnols toujours plus loin sur la longue bande de terre que constitue la péninsule (1;2). Cette tribu qui les attaquait avait, quant à elle, un autre nom pour la Villa Cisneros : Dakhla.


Arrivée à Dakhla

Aujourd’hui, Dakhla a perdu presque toute trace de la colonisation espagnole. Si on retrouve, certes, des infrastructures qui datent de l’époque du Sahara espagnol – l’Espagne n’ayant après tout cédé le territoire qu’en 1975 -, cet héritage est tout de même dissimulé. La ville se démarque davantage par ses innombrables constructions, des villas et des hôtels de toutes sortes s’érigeant tranquillement aux abords de la ville. En sortant de l’aéroport, on remarque immédiatement le caractère grandiose qu’on essaie de donner aux artères centrales de la ville. Comme partout ailleurs au Maroc, le portrait du roi trône dans presque tous les magasins et dans beaucoup d’espaces publics, mais de façon un peu plus insistante. Les portraits sont un peu plus grands, un peu plus nombreux, bref, un peu plus omniprésents. Dakhla a cet air de ville nouvellement construite, dégageant une sorte d’artificialité typique des nouvelles villes du désert. Contrairement aux autres villes marocaines, dont les riches histoires s’étendent sur des millénaires et de multiples empires et dont les traces se laissent découvrir dans les musées ou dans l’architecture des bâtiments anciens, ce bout de désert a toujours des airs de colonie. Certes, on sent que derrière ces fontaines et ces monuments publics se cache une histoire plus profonde, sauf que celle du Sahara occidental n’a ni lieu ni trace. Dakhla est une sorte d’hétérotopie, un lieu anhistorique inventé pour asseoir la domination espagnole puis marocaine, peu importe sa légitimité. Ces hôtels qui fusent de partout, ces développements immobiliers à l’architecture ronflante, ces centres de kitesurfing qui expirent chaque jour des centaines d’Européen⋅ne⋅s venu⋅e⋅s profiter du vent et de la baie, toute cette ébullition travaille à rendre l’occupation marocaine indispensable. Peu importe le parti pris, cette stratégie est on ne peut plus explicite. Comme le souligne un diplomate marocain :


«Le nouveau modèle du développement du Sahara a été lancé par le Roi Mohamed VI en 2015 [...]. C’est un ensemble de projets économiques visant à désenclaver cette région et à en normaliser la situation sociopolitique. En effet, le Maroc veut y accélérer le développement socio-économique sans y attendre le règlement politique sous l’égide des Nations Unies.» (3)


Dans les dernières années, des sommes colossales furent ainsi pompées dans la construction de routes, d’aéroports, de parcs industriels, de ports et d’autres grands chantiers, le tout sous la supervision d’autorités locales armées pour empêcher toute entrave. D’ailleurs, le pouvoir militaire et les investissements en infrastructure sautent aux yeux en arrivant à Dakhla. Leur ostentation empêche d’oublier que la ville idyllique repose dans une région toujours scindée en deux par un gigantesque champ de mines et qu’une guerre est toujours en cours, interrompue par un cessez-le-feu trentenaire.


D’une colonisation à l’autre

En 1956, le Maroc obtint finalement son indépendance, aboutissement d’un long combat national. Le sultan Mohammed V rentra alors de son exil forcé à Madagascar et devint roi du pays, imposant son modèle de monarchie constitutionnelle et balayant les militant⋅e⋅s qui se révoltaient pour l’édification d’un État démocratique. Le pays héritait alors des anciennes frontières du protectorat, qu’il n’avait jamais lui-même avalisées. Ainsi engagé dans un processus de redéfinition national, le nouveau roi réclama alors l’indépendance du Sahara, qu’il considérait comme une partie intégrante du Grand Maroc. Ce Grand Maroc est un large territoire associé aux anciens sultanats marocains et qui comprend la Mauritanie, le Nord du Mali, l’Ouest algérien et le Sahara espagnol, tel qu’on le connaît alors (4). Dans un discours prononcé en 1958, le roi déclara : « Nous proclamons solennellement que nous poursuivrons notre action pour le retour de notre Sahara dans le cadre du respect de nos droits historiques et conformément à la volonté de ses habitants. »(5) Or, à cette époque, la Mauritanie et l’Algérie n’ont pas encore leur indépendance, et ces derniers auront tôt fait de contester ces ambitions territoriales.


Dès 1965, en plein contexte de décolonisation, l’Assemblée générale de l’ONU demanda à l’Espagne de se retirer du Sahara et affirma le droit à l’autodétermination des Sahraoui·e·s, terme générique désignant les tribus nomades du Sahara occidental, ce à quoi le Maroc s’opposera en affirmant que ce territoire était marocain avant la colonisation.  En 1974, lorsque l’Espagne proposa de se retirer du Sahara et d’organiser un référendum dans la région, le nouveau roi marocain, Hassan II, soumit le problème à la Cour internationale de Justice de La Haye. À ce moment, la Mauritanie, nouvellement indépendante, réclamait également une grande partie du Sahara occidental, qu’elle considérait comme partie de l’ensemble culturel, géographique et social à l’origine de la nouvelle République islamique mauritanienne. Elle prit donc part aux débats devant cette Cour. Les conclusions de ce tribunal valent la peine d’être citées :


«Les éléments et renseignements portés à la connaissance de la Cour montrent l'existence, au moment de la colonisation espagnole, de liens juridiques d'allégeance entre le sultan du Maroc et certaines des tribus vivant sur le territoire du Sahara occidental. Ils montrent également l'existence de droits, y compris certains droits relatifs à la terre, qui constituaient des liens juridiques entre l'ensemble mauritanien, au sens où la Cour l'entend, et le territoire du Sahara occidental. En revanche, la Cour conclut que les éléments et renseignements portés à sa connaissance n'établissent I'existence d'aucun lien de souveraineté territoriale entre le territoire du Sahara occidental d'une part, le Royaume du Maroc ou l'ensemble mauritanien d'autre part.»(6)


La C.I.J. conclut donc que la population du territoire bénéficie bel et bien du droit à l’autodétermination. Dans cette décision véritablement fascinante pour tout⋅e amateur⋅rice de relations internationales, la Cour peine à articuler dans le langage du droit international les liens entre des États qui n’en étaient pas dans le sens moderne du terme et des tribus nomades aux liens d’allégeance divers, quoique généralement autonomes et indépendantes, et alors occupées à traverser un désert sans véritable frontière. L’argument le plus important du Maroc était, par exemple, qu’à l’époque de la colonisation, le sultan marocain bénéficiait de liens juridiques d'allégeance avec des caïds Tekna, une tribu située au sud du Maroc actuel. Or, une fraction de cette tribu nomadisait le nord du Sahara occidental. Quoique n’ayant que des liens ténus avec le reste de la tribu, le Maroc argumenta avec succès que cette fraction nomade était liée au sultan par l’intermédiaire des caïds, d’où le lien juridique reconnu au Sahara occidental. Pour récapituler et faire ressortir l’aspect ténu du lien, la Cour reconnut des liens d’allégeance par l’intermédiaire d'autres liens d’allégeance avec des tribus nomades voyageant parfois au nord complet du Sahara occidental. Tout cela sans élaborer plus amplement sur les nombreuses autres tribus nomadisant le territoire.


Prétendant que la décision de la C.I.J. lui était favorable, le Maroc mobilisa 350 000 civils marocains volontaires qu’il envoya coloniser le Sahara espagnol à pied, l’Espagne étant toujours présente, dans un événement qui sera remémoré comme la Marche verte (7). Devant ce tour de force, la même année, l’Espagne concéda le territoire au Maroc (le 2/3 nord) et à la Mauritanie (le 1/3 sud, incluant Dakhla) dans le cadre des accords de Madrid. Les deux pays envahirent alors le territoire, marquant le début d'une longue guerre. En effet, le Polisario, mouvement de résistance sahraoui créé en 1973 pour combattre les Espagnols, avait, quant à lui, déclaré la République arabe sahraouie démocratique et était prêt à se battre pour le territoire ancestral des Sahraoui·e⋅s, aidé massivement par une Algérie qui voyait d’un mauvais œil les ambitions marocaines. Si la Mauritanie s’avoua rapidement vaincue, faute de forces militaires effectives, les conflits entre les Sahraoui·e⋅s et le Maroc durèrent jusqu’en 1991 (8). Depuis cette année, un éternel cessez-le-feu est en vigueur, conditionné par la tenue d’un référendum qui n’a toujours pas vu le jour, faute d’un accord sur les électeur⋅rice⋅s éligibles, et encadré par une mission de l’ONU généralement vue comme complètement inutile. Une proposition d’autonomie régionale présentée par le Maroc, quoique bien reçue par la communauté internationale, a été rejetée en bloc par le Polisario, résolument indépendantiste. Cette année, à la suite de pressions marocaines, l’Espagne a soutenu pour la première fois cette proposition d’autonomie, ce qui lui valut les foudres diplomatiques de l’Algérie, important partenaire économique du pays. Ce soutien espagnol faisait suite à l’accueil par ce pays du chef du Polisario lorsque ce dernier attrapa la COVID-19 cette année (9).


À la découverte du désert saharien

Ce n’est que le lendemain de notre arrivée que nous partons à la découverte du Sahara. À bord d’une Renault Clio louée à quelques dizaines de dollars la journée, nous prenons la direction de N’Tireft, un village de pêcheur⋅euse⋅s à une heure et demie de route que j’avais choisi par hasard, découvrant par la suite qu’il avait été le théâtre d’une escarmouche entre Marocain·e⋅s et Sahraoui·e⋅s il y a quelques années. L’unique objectif est d’explorer, de constater, avec quelques objectifs en tête. Notre hôtel est au sud de la ville, coincé dans une petite rue d’un quartier résidentiel des plus ordinaires, où s’amoncèlent des immeubles d’appartements aux formes géométriques typiques du désert et aux couleurs oscillant entre le beige, le rouge et le jaune, de quoi imiter le sable qu’ils couvrent. Aux premiers étages se trouve toute une panoplie de commerces, des cafés remplis d’hommes scrutant la rue aux magasins de tapis traditionnels.


Comme la péninsule plonge vers le sud, nous devons conduire à travers la ville pour nous rendre au continent. Entre des zones densément peuplées se trouvent de vastes aires désertes où s’étalent des déchets et du sable, bordées par des places publiques neuves qui ne se remplissent qu’au coucher du soleil. Après avoir longé l’une de ces larges étendues désertiques, nous tombons sur l’aéroport et la gigantesque base militaire, qui se séparent tous deux une grande partie de la ville. Contrairement à ces derniers, le nouveau consulat américain, tout proche, est complètement camouflé.  En 2020, dans un geste que d’aucun⋅e⋅s pourraient qualifier de cynique, Donald Trump échangea la normalisation des relations entre le Maroc et Israël contre une reconnaissance américaine de la souveraineté marocaine sur le Sahara. L’ironie est cinglante. Le consulat qui s’est érigé depuis ne se laisse découvrir que par les quelques soldat∙e∙s marocain∙e∙s qui en gardent l’entrée, que nous prenons discrètement en photo. Cet édifice est la culmination de décennies d’efforts diplomatiques par le roi marocain pour voir reconnaître la souveraineté du Maroc sur le Sahara occidental par la communauté internationale. Dès le début de son règne, Mohamed VI lança une véritable offensive diplomatique en Afrique afin de normaliser les relations avec les pays du continent et l’Union africaine, tendues depuis la colonisation marocaine. Aujourd’hui, de nombreux pays africains ont des représentations diplomatiques à Dakhla et à Laâyoune, la nouvelle capitale. De plus, en 2013, en contravention à ses obligations internationales, l’UE a conclu un accord avec le gouvernement marocain permettant aux bateaux européens de pêcher dans les eaux territoriales du Sahara occidental.


Satisfaits d’avoir vu le soft power américain en action, nous continuons vers le désert. À la radio, une femme se plaint du nouveau rapport de Human Rights Watch mettant la lumière sur les violations des droits de l’humain⋅e commises par le gouvernement marocain, notamment au Sahara. Elle dit que ce rapport montre l’organisation « sous son vrai jour ». La présentatrice parle de colonialisme, de racisme et de corruption.  Le reportage terminé, on retombe dans la musique traditionnelle qui animera notre roadtrip. Après trois postes de gendarmes, nous sortons enfin de la ville et tombons sur la route nationale 1, celle qui traverse tout le Maroc. De là, vide complet, si ce n’est les carcasses de chameaux qui jonchent le sol et les khaïmas qu’on voit au loin. Plus tard, on nous expliquera que ces tentes traditionnelles, que les Sahraoui·e⋅s utilisent de façon occasionnelle afin de se reposer dans le désert loin des villes, sont vues d'un mauvais œil par le gouvernement, qui tente de construire de nouvelles habitations plus modernes pour les héberger et enrayer cette manifestation culturelle. Or, cette invisibilisation des Sahraoui·e⋅s ne s’arrête pas là. En revenant le soir après avoir exploré N’Tireft, qui est finalement composé de bâtiments abandonnés derrière lesquels se cachent un village de tentes vides et une plage paradisiaque, nous croisons un groupe de femmes sahraouies qui brandissent une bannière affichant le visage d’un jeune homme, vraisemblablement porté disparu. Elles arborent leurs longues tuniques traditionnelles, le melhfa, et chantent un slogan dans la langue communément parlée par les Sahraoui·e⋅s, le hassanya, un dialecte arabe. Après m’être approché d’un homme qui les accompagne, je lui demande ce qui s’est passé. Comme je ne peux trouver une langue que nous parlons tous les deux, il pointe vers son cou et fait un geste, on ne peut plus compréhensible, de tranchement de gorge.


Le sang et le phosphate

Le rapport de Human Rights Watch qualifié de colonialiste à la radio et dans presque tous les journaux marocains du moment fait notamment état de l’intimidation physique,  du harcèlement médiatique, de la vidéosurveillance secrète – notamment par l’entremise du logiciel espion Pegasus - et des détentions fondées sur des chefs d’accusation fabriqués que subissent de nombreux dissident⋅e⋅s au Maroc. Au Sahara occidental, les manifestations sont d’ailleurs empêchées systématiquement, souvent par des moyens brutaux (10). Dans son dernier rapport, Amnesty International souligne d’ailleurs les violations de droit que subissent les militant·e⋅s sahraoui·e⋅s, notamment le harcèlement et les arrestations arbitraires. Or, comme le souligne l’organisation, le mandat de la Mission des Nations Unies pour l’organisation d’un référendum au Sahara occidental (MINURSO) n’inclut rien en ce qui a trait aux droits humains et les ONG de défense des droits humains n'ont pas accès à la région, rendant la collecte d’information des plus ardues (11).


Pourquoi cette répression ? Parce que le Maroc tient à cette région, et ce, intensément. Au-delà des arguments retenus par la C.I.J, le Maroc voit le Sahara occidental comme fondamentalement marocain, et en fait un facteur identitaire important. Lors de la décolonisation, les philosophes et historien⋅ne⋅s nationalistes marocain⋅e⋅s se sont affairé⋅e⋅s à édifier une histoire marocaine dans laquelle cette région est résolument sous le giron historique de la nation (4). En lisant l’exposé écrit présenté par le Maroc à la C.I.J., on se fait le portrait d’une nation fière de ses liens avec les grand·e⋅s militant·e⋅s anticoloniaux·ales de la région et de l’étendue de l’influence historique de ses sultans. Or, de tous les autres côtés  présents devant la C.I.J, on argumenta que l'indépendance réelle de ces régions, peuplées de tribus autonomes et insoumises, jusqu'à l'époque du protectorat, est reconnue depuis toujours. On voit donc deux visions du territoire s'affronter, deux mythes qui ne parlent pas toujours le même langage.


D’autre part, le Sahara occidental est également une  source gigantesque de phosphate. Chaque jour, de la gigantesque mine de Boukraa, le minerai de phosphate voyage les 100 kilomètres séparant la mine du port de Laâyoune sur le plus long tapis roulant du monde. Déjà en 1975, une délégation de l’ONU déclarait que « le territoire sera finalement l'un des plus gros exportateurs de phosphate au monde »(12). Aujourd’hui, le Maroc contrôle près de trois quarts des réserves de phosphate mondiales, 10% de ses réserves se trouvant dans cette seule mine (12). En 2014, une fuite du ministère avait d’ailleurs révélé que le Maroc utilise ces réserves pour tenter de « garantir un gel du dossier du Sahara au sein de l’ONU, le temps pour le Royaume de mener des actions fortes avec des faits irréversibles de la marocanité du Sahara » (13).


En cherchant une guerre au milieu du désert

Avant notre arrivée à Dakhla, en bon féru de Google Earth, j’avais déjà sondé les régions des alentours à la recherche de zones à explorer. Ayant découvert des lignes visiblement entourées de campements à un peu plus d’une centaine de kilomètres, j’envoyai le résultat de mes recherches à un couple d’Italiens établi à Dakhla et offrant des excursions privées pour pas trop cher. Après une correspondance avec la femme du couple, docteure en biologie, on nous explique que ces lignes sont des vestiges de la guerre, et que le mari pourrait nous y amener tout en restant à une distance sécuritaire  des quelques champs de mines des environs.


Le dernier jour avant notre départ, nous partons ainsi vers le désert, anticipant avec un intense sentiment d’aventure cette expédition aux confins de nulle part. Nos quelques tentatives d’exploration hors-terrain en Renault Clio ayant été plus ou moins satisfaisantes, c’est notre première fois aussi loin de tout. En s’enfonçant dans le désert depuis la route dans notre gros tout-terrain, on sent toute l’inhospitalité du territoire. La chaleur, le sable, la végétation sèche et épineuse; tout respire à la fois l’hostilité à la vie et une profonde liberté, celle qu’inspire l’isolement dans le néant, la chute des barrières. Notre guide, Nico, est visiblement obnubilé par le romantisme du désert, qu’il connaît comme le fond de sa poche, passant tout son temps libre dans ces lieux farouches. Il préfère le désert aux humain⋅e⋅s, qu’il dit. Plus nous nous enfonçons, plus l’environnement a des allures de paysage martien, plus l’humanité et ses concepts semblent éloignés. Arrivés au pied d’une colline, Nico nous indique un mur de brique au sommet. Après quelques minutes de marche escarpée, nous tombons ainsi sur un large campement marocain, visiblement abandonné depuis la guerre. Par terre, des balles de mitraillettes, des conserves et des pièces de lance-roquettes gisent abandonnées, toutes dévorées par le sable et le temps. Un haut poste d’observation est toujours accessible par un escalier de pierre improvisé. Sans hésitation, nous montons observer ce qui nous sépare de l’horizon. C’est en arrivant au sommet que je réalise l’absurdité du tout. L’immense champ de mines qui se défile sous mes yeux et les quelques tours de garde qui s’élèvent aux quelques kilomètres sont comme soulignés par la stérilité du désert. Je constate que la grandeur de la mystification et de la violence humaines dominent même les endroits les plus reculés de la Terre. Les rêves prolifèrent partout, le beau et le laid gravitent jusque sur le vide et entrent en conflit l’un avec l’autre jusque dans les profondeurs du Sahara. Or, au Sahara occidental, c’est par la force que ces rêves s'imposent, et nul indice ne laisse présager que la vérité des histoires qui s’affrontent n’aura une influence sur la victoire. Peu importe la légitimité des revendications marocaines ou sahraouies, dans ce bout de désert sauvage et généralement oublié, la puissance militaire et économique impose la suprématie marocaine par le temps qui ronge toujours ce qu’on lui laisse.

Bibliographie 

  1. El Ouali, A., Le conflit du Sahara au regard du droit international, Tome 1: Souveraineté et droit d’exploitation des ressources naturelles, Bruxelles, Édition Bruylant, 2015, p. 59-62

  2. Rézette, R., Le Sahara occidental et les frontières marocaines, Paris, Nouvelles Éditions Latines, 1975, p. 58

  3. Driss Chabi, Le Roi Mohammed VI Souverain bâtisseur: Essai sur le souverainisme marocain et la place du Royaume du Maroc dans un monde en mouvement, Rabat, Éditions Ouregreg, p. 155

  4. Rézette, R., Le Sahara occidental et les frontières marocaines, Paris, Nouvelles Éditions Latines, 1975, p. 93

  5. Royaume du Maroc, « Texte intégral du discours Royal à l’occasion du 42ème anniversaire de la Glorieuse Marche Verte », en ligne: < https://www.maroc.ma/fr/discours-royaux/texte-integral-du-discours-royal-loccasion-du-42eme-anniversaire-de-la-glorieuse >

  6. Sahara occidental, avis consultatif, C.I.J Recueil 1975, p. 68

  7. Perspective monde, Début de la « marche verte » au Sahara occidental, en ligne: < https://perspective.usherbrooke.ca/bilan/servlet/BMEve/530 >

  8. Jacques Leclerc, « Sahara occidental », Chaire pour le développement de la recherche sur la culture d'expression française en Amérique du Nord, en ligne: < https://www.axl.cefan.ulaval.ca/afrique/Sahara-occidental.htm >

  9. France 24, « Sahara occidental : l'Algérie suspend le traité de coopération avec l'Espagne », 8 juin 2022, en ligne: < https://www.france24.com/fr/afrique/20220608-sahara-occidental-l-alg%C3%A9rie-suspend-le-trait%C3%A9-de-coop%C3%A9ration-avec-l-espagne >

  10. Human Rights Watch, « “They’ll Get You No Matter What” Morocco’s Playbook to Crush Dissent », Juillet 2022, en ligne: https://www.hrw.org/sites/default/files/media_2022/07/morocco0722_web.pd

  11. Amnesty International, « Rapport 2021/22: La situation des droits humains dans le monde », Londre, Peter Benenson House, 512p., en ligne: < https://www.amnesty.org/fr/location/middle-east-and-north-africa/morocco-and-western-sahara/report-morocco-and-western-sahara/ >, p. 319

  12. Western Sahara Resource Watch, « Le phosphate du conflit - quatre décennies de pillage », 14 avril 2022, en ligne: < https://wsrw.org/fr/nouvelles/phosphate >

  13. Christophe Guguen, « Sahara: La Russie affiche son soutien au Maroc », Le Desk, 15 mars 2016, en ligne: < https://ledesk.ma/2016/03/15/sahara-la-russie-affiche-son-soutien-au-maroc/ >

bottom of page