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C'est le temps de changer !

Auteur·e·s

Philippe D’Amour

Publié le :

22 mars 2021

Le printemps est bientôt arrivé ! Ça veut dire qu’on n’aura plus besoin de pelleter, que les journées seront plus ensoleillées, et qu’on pourra enfin boire et manger sur nos terrasses préférées ! Toutefois, ce temps de réjouissance en est également un de controverse. En effet, nous avons assisté la semaine dernière au débat bisannuel sur le changement d’heure. Ce changement, qui s’est effectué dans la nuit du 14 mars dernier, est décrié tant par la population que par la communauté scientifique, mais chaque fois qu’on ouvre le débat, on semble l’oublier aussitôt. Dans cet article, je vais donc tenter de nous sortir de notre amnésie collective afin de vous expliquer les différentes dimensions de ce sujet que l’univers médiatique semble avoir déjà mis de côté.


D’abord, pour comprendre l’utilité d’avancer l’heure, il faut se pencher sur le cycle du jour et de la nuit dans les zones tempérées. D’un point de vue géographique, les zones tempérées sont placées entre le 40e et le 60e parallèle de la Terre où, parmi d’autres caractéristiques, la durée de la journée varie énormément au cours de l’année. Si l’on prend l’exemple du Québec, où presque toute la population habite entre le 45e et le 50e parallèle, le jour commence à 5 h 06 et dure 15 heures et 38 minutes durant le solstice d’été, alors qu’il ne commence qu’à 7 h 32 et ne dure que 8 heures et 40 minutes durant le solstice d’hiver*. Ainsi, avant que l’heure avancée soit en vigueur dans la province, le Soleil se levait à 4 h 06 dans les alentours du 21 juin. Vous pouvez vite deviner que la personne moyenne qui travaillait un 9 à 5 passait les premières heures d’ensoleillement dans son lit et, comble du malheur, n’avait que 2 heures et 45 minutes pour profiter du Soleil, ce dernier se couchant à 19 h 45 durant la plus longue journée de l’année.


Cette situation frustra l’entomologiste néo-zélandais George Hudson. Ce dernier se plaignait qu’il n’avait pas assez d’heures d’ensoleillement durant ses temps libres en soirée pour étudier les insectes. En 1895, il proposa donc d’avancer de deux heures l’heure d’été. Ainsi fut née cette mesure polémique. Il fallut ensuite attendre la crise pétrolière de 1973 pour voir son adoption systématique en Occident**.

En effet, les vaches laitières, qui doivent être traites à la même heure chaque jour, subissent un stress immense lorsque l’agriculteur·trice les trait une heure plus tard que d’habitude.

Montre de poche
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En effet, alors que les coûts énergétiques explosaient avec la flambée des prix du pétrole, les gouvernements ont tenté de trouver des moyens de réduire la consommation d’énergie, et adopter l’heure d’été s’est révélé être la solution à ce problème. La logique est la suivante : comme les gens dorment habituellement entre 4 h et 5 h, ils n’utilisent presque pas d’électricité durant cette période, alors qu’entre 19 h 45 et 20 h 45, ils sont réveillés et consomment l’énergie du réseau chez eux. Ainsi, en avançant d’une heure les horloges, il n’y aurait pas vraiment plus d’énergie utilisée le matin, mais les États sauveraient une heure d’éclairage en soirée, permettant théoriquement d’atteindre une diminution de l’utilisation d’électricité. En pratique, les gains seraient de 0,34 %, ce qui est très négligeable (1).


Toutefois, les effets négatifs de cette mesure sont loin de l’être en raison du bouleversement de notre rythme circadien qu’entraîne le changement d’heure. Le rythme circadien, que nous pouvons voir comme notre horloge biologique, a pour rôle, entre autres, de réguler notre cycle de veille-sommeil. Lorsque, du jour au lendemain, nous vivons 1 heure plus tard, notre organisme a besoin de plus de temps pour s’adapter et, durant cette adaptation, nous avons 10 % plus de chances de subir une crise cardiaque, nous avons plus de difficulté à dormir et le sommeil en soi est moins réparateur (2). Cette perte de sommeil en quantité et en qualité diminue notre capacité d’attention, ce qui cause plus d’accidents sur la route et au travail. De surcroît, un manque de sommeil nous rend évidemment plus irritables. Sur ce dernier point, il a été démontré que les juges sont plus enclins à infliger une peine plus sévère dans les jours qui suivent le changement d’heure (3). Chez les enfants et les personnes âgées, ces effets peuvent durer des semaines, car le cycle prend plus de temps à s’adapter. Finalement, si ces drames humains ne vous convainquent pas, il y a aussi une dimension de cruauté animale à changer l’heure. En effet, les vaches laitières, qui doivent être traites à la même heure chaque jour, subissent un stress immense lorsque l’agriculteur·trice les trait une heure plus tard que d’habitude. Cela a pour effet de causer de la détresse et des souffrances chez l’animal, en plus de diminuer par le fait même la qualité du lait. Bref, la communauté scientifique se rapproche de plus en plus du consensus voulant que le changement d’heure soit plus nuisible que bénéfique.


Devant ces faits, plusieurs pays ont décidé d’abandonner l’heure d’été, tels que la Russie, la Chine, l’Inde et, bien que ce ne soit pas un pays, la Saskatchewan aussi. De plus, l’Union européenne a décidé d’abandonner le changement d’heure en 2021, mais la pandémie semble avoir fait retarder la mise en vigueur de cette mesure. Au Québec, François Legault se dit ouvert à l’idée. Ainsi, contrairement à ce qui se produit dans les dossiers du 3e lien et des changements climatiques, le gouvernement de la CAQ semble enclin à écouter la science dans le cas du changement de l’heure. J’espère qu’on pourra en profiter !


Cependant, dans l’éventualité où l’on abolirait le changement d’heure, la prochaine étape sera de décider si nous voulons adopter l’heure avancée ou l’heure normale. Cette décision sera difficile, car chaque heure a ses avantages et ses inconvénients. Pour l’heure avancée, il a été démontré qu’elle favorise l’exercice de loisirs. C’est la raison pour laquelle le lobby des clubs de golf insiste pour que l’on adopte l’heure d’été en tout temps. Toutefois, l’heure normale permet aux travailleur·euse·s qui commencent tôt d’avoir un peu plus de soleil lorsqu’ils commencent la journée. Ces travailleur·euse·s, comme les agriculteur·trice·s, les éboueur·euse·s et les boulanger·ère·s, sont souvent plus défavorisé·e·s que ceux et celles qui vont travailler de 9 à 5, donc cette décision implique qu’on devra trancher entre les loisirs des riches et le bien-être des pauvres. Comme quoi on peut retrouver partout la lutte des classes, même dans le changement d’heure !

Sources citées :


*NDA : Les heures sont celles de Montréal.

**NDA : Il faut toutefois noter que l’écrasante majorité des pays a décidé d’avancer son horloge de seulement une heure, et non de deux heures comme le proposait George Hudson.

  1. Tomas HAVRANEK, Dominik HERMAN, Zuzana IRSOVA, « Does Daylight Saving Save Electricity? A Meta-Analysis » (2018) 39 The Energy Journal (2) 35, 55.

  2. Nicolas CERMAKIAN, Patricia LAKIN-THOMAS, Tami MARTINO, « Turn back the clock on Daylight Savings: Why Standard Time all year round is the healthy choice », The Globe and Mail, 2 novembre 2019, [En ligne] : < https://www.theglobeandmail.com/opinion/article-turn-back-the-clock-on-daylight-savings-why-standard-time-all-year/?fbclid=IwAR120skMniZCylwH51r0xclJrbO1-Z3ebW53j5igmiTDdvNKmtgZmcZpOQc >, consulté le 17 mars 2021.

  3. Kyoungmin CHO, Christopher M. BARNES, Cristiano L. GUANARA, « Sleepy Punishers Are Harsh Punishers: Daylight Saving Time and Legal Sentences » (2017) 28 Psychological Science (2) 242, 242-247.