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Bestiaire des crevasses de mon cerveau

Auteur·e·s

Anonyme

Publié le :

9 avril 2026

“Je pense que tu as un trouble bipolaire de type 2. Tiens, voici une prescription, on se revoit dans 1 mois !”


Les mots du psychiatre résonnent dans mes oreilles. Ma vie entière expliquée après une heure de rendez-vous passée à m’éventrer de toutes mes insécurités et mes problèmes ignorés par les professionnel.les que j’avais consulté.es dans le passé. Après toute ma souffrance, j’étais là avec mes entrailles éparpillées sur le plancher du département de psychiatrie du CHUM, devant le docteur. Apparemment, c’est pas normal d’avoir envie de se suicider parce que maman a oublier de racheter du fromage a la crème à l’épicerie.

Comme plusieurs autres personnes bipolaires, mon trouble a commencé à se manifester à l’adolescence. Je me suis réveillé un matin d’hiver, et tout était gris. Un brouillard s’était installé dans ma tête, mes pieds étaient devenus lourds et l’intensité de l’enfance s’était évaporée. Me lever le matin était maintenant devenu une tâche insurmontable.


Une vilaine bestiole est apparue dans ma tête. Elle me chuchotait que tout le monde me détestait en secret, que j’étais laid, stupide, que personne ne serait triste si je partais. J’ai rapidement commencé à avoir des fantasmes de me faire frapper par un train. Je voulais sentir l’impact, puis ensuite glisser paisiblement dans l’inconscience pour ne jamais me réveiller. Hélas, je ne voulais pas faire porter le fardeau de ma mort à un étranger, j’ai donc dû me tourner vers autre chose pour paralyser la bestiole : l’alcool. Cet élixir me transportait loin de la bête sombre qui me polluait l’esprit, mais j’ai rapidement réalisé que ce n’était que temporaire. La bestiole me retrouvait toujours éventuellement. Je goûtais à la première phase de ma maladie : la dépression.


J’ai remarqué, avec le temps, que la créature semblait hiberner pendant l’été. Lorsqu’on changeait l’heure, mes pieds devenaient plus légers, j’avais plus d’énergie, et le brouillard dans ma tête se dissipait. J’ai vécu plusieurs étés relativement normaux, jusqu’à l’été de mes 18 ans.


Ah ! le fameux été de mes 18 ans. J'ai vécu ma première rupture amoureuse juste avant que l’été commence. Ce qui aurait dû être le pire été de ma vie a en fait été l’un des meilleurs à vie. Ma rupture a réveillé une autre bestiole profondément endormie en moi, tel un dragon ancien dans sa tanière. Cette nouvelle créature était fébrile, vibrante, fougueuse et espiègle, une entité totalement différente de celle à laquelle je m'étais habitué. J’ai été violemment saisi par la créature, et elle a pris le contrôle de mon corps. Je ne dormais plus, je parlais sans cesse, je n’avais plus d’inhibition, je dépensais et je sortais tous les soirs au bar. Ma tête allait à 100 miles à l’heure, je rentrais dans des autos avec des inconnu.es, je fréquentais plusieurs personnes en même temps, je faisais des œuvres d’arts. J’étais rendu invincible.


Rapidement, des rumeurs ont commencé à circuler à mon sujet, disant que je consommais diverses substances stimulantes à cause de mes comportements impulsifs et fétards (et de mes pupilles constamment dilatées). Ce que les gens (moi inclus) ne savaient pas, c’est que j’étais possédé par la bestiole maniaque et que j’étais en fait totalement sobre. Elle est addictive et excitante quand elle te contrôle, mais quand tu te conduis imprudemment, il est inévitable que tu crash à un moment donné. Toute bonne chose a une fin.


C'est ainsi que l’automne s’est pointé, et que la réalité m’a frappé. Moi qui étais la meilleure personne sur terre suis retombé dans les bras de la dépression. Et le cycle recommence.


Mais je ne pouvais pas avoir de maladie mentale, voyons. J’étais excellent à l’école, j’ai eu parmi les meilleures cotes R de mon cégep, je suis en droit, je ne suis pas un bum qui prenait plein de drogues. Tout le monde sait qu’on peut pas avoir de troubles mentaux si on a des bonnes notes à l'école. Ou du moins, c’est ce que mes parents semblaient penser.


Mais c'est ainsi qu’en ce doux après-midi d’avril, dans le bureau du psychiatre, tous les morceaux du casse-tête se sont assemblés. J’avais finalement une réponse à mes questions, une confirmation que quelque chose n’allait pas avec moi. Ce n’était pas ma faute si j’étais incapable de vivre comme tout le monde.


Cela fait deux ans depuis ce fameux rendez-vous chez le psychiatre. Deux ans que j’ai commencé à vivre pour de vrai. Mais également deux ans que je suis en deuil, car je suis pris avec ce handicap chronique pour le reste de mes jours. Je porte également un nouveau fardeau sur mes épaules : celui d’avoir une maladie mentale stigmatisée. Je rêve du jour où je serai capable de parler honnêtement de ma santé mentale sans avoir peur de subir des répercussions sérieuses pour mon futur.


Les bestioles viennent encore me rendre visite parfois. Mais j’ai compris que ces bestioles font partie de moi et que je ne peux avoir l’une sans l’autre. Si je veux les super-pouvoirs de la manie, je dois accepter le désespoir de la dépression. Qui aurait cru que ma plus grande faiblesse serait également ma plus grande force ?

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