
Au-delà d’Ithaque
Auteur·e·s
Charlotte Bazinet
Publié le :
24 août 2026
Il existe, racontent certain·e·s historien·ne·s, un vingt-cinquième chant de l’Odyssée que le temps aurait englouti. On y voit Ulysse reprendre la mer une dernière fois. Avec Pénélope, il ne recherche plus Ithaque, mais se laisse guider par les lueurs du soleil fuyant. À la quête du grand Peut-Être, ils sont projetés dans un nouvel air, une nouvelle ère.
Chante, Muse, ce dernier voyage qu'aucun aède n'a conservé…


Après avoir affronté cyclopes, Lestrygons, monstres et dérives, Ulysse doit défier de nouvelles terreurs. En ce périple, il découvre ce que les hommes font du monde lorsqu'ils n'ont plus besoin des dieux pour les punir.
Chante, Muse, ce dernier voyage qu'aucun aède n'a conservé…
Prologue
Voiles au vent, Ulysse s’aventura à nouveau dans la mer de Poséidon qui l’eût tant tourmenté. En quittant sa terre natale, il se crut enfin sous la protection des dieux. Ensemble, Ulysse et Pénélope se dirigèrent vers des terres inconnues.
Les Échos
Éloignés des rivages, le roi et la reine d’Ithaque n’entendirent que la houle contre la coque. Ainsi voguèrent-ils plusieurs jours, jusqu'à ce que surgisse au loin le Phare des Échos, construction absente de toutes les cartes navales.
À l’approche du Phare des Échos, des voix s’élevaient de tous les côtés. Ces voix chuchotèrent aux oreilles d’Ulysse des paroles auxquelles il ne pouvait se soustraire. Les Échos répétèrent sans cesse les mêmes idées qui, à chaque fois prononcées, semblaient gagner en force jusqu’à paraître indiscutables. Rapidement, Ulysse ne put s'empêcher d’adhérer aux propos des Échos.
Cela dit, les Échos ne chantaient jamais la même mélodie. À chacun, ils murmuraient ce que son cœur était déjà disposé à croire.
Ainsi, les pensées de Pénélope divaguèrent tout autrement : les Échos qu’elle entendit n’avaient pas le même son que ceux perçus par son mari. Cependant, les Échos l’envenimaient et la contrôlaient également.
Une fois le phare passé, le couple ne put plus s’accorder. Querelles et désaccords s'abattirent sur leur sort. Ulysse songea aux Sirènes. Jadis, elles tentaient de détourner les voyageurs de leur route. Les Échos, eux, détournaient les voyageurs les uns des autres.
Jamais une même traversée ne leur aurait paru si différente. Le Phare des Échos, qu’on aurait cru utile pour se guider, n’eut pour effet que de les désorienter. Ce ne fut qu’à la vue de la terre au loin qu’ils purent comprendre le dessein des Échos. Déstabilisés, ils les maudirent sans pourtant pouvoir les faire taire.
L’île de la Guerre
L’île sur laquelle débarquèrent Ulysse et Pénélope ne ressemblait à aucune de celles qu’ils avaient connues. Les maisons n'étaient plus que ruines, et les débris jonchaient le sol. Aucun chant ne s'élevait des foyers et aucun enfant ne courait entre les pierres. À la recherche de nourriture, ils s’aventurèrent dans les terres.
Ce ne fut qu’après plusieurs minutes de marche qu’Ulysse aperçut des hommes. Ils étaient amaigris et silencieux, comme si la guerre leur avait enlevé l’envie de s’exprimer. Aux pauvres insulaires, Ulysse et Pénélope s’adressèrent.
Le couple comprit ainsi qu’ils ne trouveraient nulle nourriture sur cette île. Si cette terre avait autrefois abrité une végétation luxuriante et un peuple heureux, elle présentait dorénavant uniquement les cicatrices que lui avaient laissées les missiles qui s’y étaient abattus.
Ulysse. – Mais où sont vos remparts ?
Insulaires. – Ils ne servent plus à rien. Les attaques se font du ciel.
Ulysse. – Alors, où se cache votre ennemi ?
Insulaires. – Qui sait ? Il ne vient jamais jusqu’à nous.
Ulysse peina à assimiler que l’ennemi était pour les insulaires un adversaire invisible. Les technologies avaient changé le visage de la guerre. Sans voir l’ennemi, le rapport à la violence avait basculé. La guerre ne demandait plus de croiser le regard de celui qu'on condamnait.
Une question taraudait l’esprit d’Ulysse et de Pénélope alors qu’ils retournèrent à leur navire : à quel moment cesse-t-on d'être guerrier pour devenir simple spectateur de la mort ?
Le Monstre des eaux
Pendant dix jours, la mer fut calme. Au onzième, Pénélope aperçut au loin une masse sombre flottante à la surface de l'eau. À mesure qu'ils s'en approchaient, elle semblait s'étendre sans fin. Ni roche, ni île, ni créature marine, cette chose était composée d'une matière inconnue qui ne pourrissait pas et que la mer refusait d'engloutir.
Lorsque leur navire arriva à la hauteur de la masse, Ulysse tenta de l’observer. Jamais, au cours de ses voyages, n’avait-il rencontré un monstre qui ne fût né d'un dieu : celui-ci semblait avoir été engendré par les hommes eux-mêmes.
À peine la pagaie effleura-t-elle l’étrange matière que la mer se souleva. Le vent tourna brusquement. Le navire fut entraîné dans une énorme vague qui se transforma en torrents extrêmes. Alors qu’Ulysse et Pénélope s'agrippaient au mât du navire, se succédèrent devant leurs yeux tornades, sécheresses, incendies et ouragans pendant six jours. Ulysse n'avait jamais vu les saisons se confondre ainsi ni les éléments se livrer une telle guerre.
Lorsque la mer redevint calme, Ulysse et Pénélope étaient en désarroi. La Grèce qu’ils connaissaient avait changé. Les eaux bleues et les falaises blanches existaient toujours, mais elles ne semblaient plus protégées par une quelconque divinité. Qui s'occuperait des territoires si les dieux s’en désintéressaient ? Peut-être fallait-il désormais protéger la nature des hommes plutôt que les hommes de la nature.
L’île de l’Abondance
Au loin se dessinait enfin l’île de l’Abondance. Cela faisait tant de temps qu’Ulysse et Pénélope voguaient vers le nord-ouest qu’ils rêvaient de ce moment où ils poseraient le pied sur cette île mythique où tous les rêves peuvent être réalisés. De la mer, on apercevait plusieurs bâtiments desquels sortaient de la fumée par de hautes cheminées. On y voyait également de nombreuses constructions qui semblaient s’étendre jusqu’au ciel.
Cette île était très dépaysante. Le couple marcha pendant des heures parmi les échoppes. À chaque pas, un nouveau marchand promettait une huile d'olive plus pure que celle de son voisin, une tunique plus légère, une étoffe plus douce. Les présentoirs débordaient de fruits, de pains et d'objets dont Ulysse ignorait jusqu'à l'usage. Pourtant, derrière les boutiques, des monceaux de nourriture intacte attendaient d'être jetés. Même les prétendants de leur palais n'avaient jamais tant gaspillé. Curieuse, Pénélope interpella un marchand.
Pénélope. – Pourquoi vendez-vous autant d’objets que tous semblent déjà posséder ?
Marchand. – Ceux de l'an dernier ne plaisent plus.
Ni Pénélope ni Ulysse ne furent certains de comprendre ce dont parlait le marchand. Toutefois, ils avaient bien remarqué que les bibelots à vendre étaient composés de la même matière qui constituait le Monstre des eaux.
Des hommes sortaient des marchés les bras chargés de provisions. Pourtant, leurs visages demeuraient fermés, comme si rien de ce qu'ils possédaient ne leur suffisait. En regardant autour de lui, ce ne fut pas l’abondance qui étonna Ulysse, mais le fait que, malgré elle, les hommes semblaient n'avoir jamais cessé de ressentir le manque.
Épilogue
Encore après ces rencontres mouvementées, le périple d’Ulysse et de Pénélope continuerait. Toutefois, Ulysse eut compris, en reprenant la mer, la vérité ultime qui avait marqué sa traversée : les hommes avaient conquis le monde bien avant d'apprendre à y vivre. Dorénavant, il ne serait plus question de trouver une terre. Il fallait trouver des hommes capables d'en faire un foyer, sans le brûler.