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Apologie des études en droit

Auteur·e·s

Sophia G. Toutant

Publié le :

13 septembre 2021

À vous, cher·e·s premières années qui, je l’imagine, devez déjà vous sentir fébriles, enthousiastes et peut-être appréhensif·ve·s ‒ je sais que pour ma part, je l’étais certainement ‒, je vous souhaite d’être, par-dessus tout, excité·e·s à l’idée de votre entrée à la prestigieuse Faculté de droit de l’Université de Montréal.


Ça y est, après des mois de travail acharné et des tas de félicitations de la part de votre famille et de vos ami·e·s, vous pouvez enfin mettre les pieds chez l’Élite de la Société, ton ironique au choix du lecteur ou de la lectrice, et cette fois-ci, tant métaphoriquement que physiquement. Alors qu’à ma rentrée on nous annonçait qu’« une année pas comme les autres » nous attendait, j’espère de tout cœur que cela sera entièrement le contraire pour vous.

Il est possible de faire un travail d’introspection ou du moins d’estimer le privilège que nous procure notre ethnicité, notre appartenance à une classe sociale ou même notre sexe. Mais qu’en est-il du calcul associé au privilège d’étudier le droit?

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Mais je tiens d’office à vous prévenir que rien n’est ordinaire dans les études en droit. Est-ce l’orgueil de la personne typique faisant de telles études me poussant à écrire ces mots, ou une description fidèle à la réalité? Il reviendra à vous d’en juger d’ici les prochains mois. Je me souviens que, lors de notre premier jour de la rentrée, un sondage nous avait été envoyé nous demandant, entre autres, la raison pour laquelle nous avions décidé de nous lancer dans des études en droit. Ma réponse, qui consistait en un mélange flou de « je veux faire une différence », « j’aime un peu de tout» et « je ne sais vraiment pas en quoi je veux me diriger », fut savamment résumée par une des suggestions, soit « pour mieux comprendre la société ». Après un an en droit, je peux vous garantir que cette suggestion n’était pas qu’une simple réponse à une réflexion, mais bien une promesse de ce que jusqu’où le baccalauréat en droit vous emmènera.


Que cela soit à travers mes cours de Fondements, mes cours de Droit constitutionnel ou même grâce à mes cours d’Obligations, ce qui m’a le plus marquée de ma première année d’études en droit est la façon dont je comprends définitivement mieux la société qui m’entoure et l’immense privilège qu’une telle compréhension me procure.


Saviez-vous que, selon une enquête réalisée pour le ministère de la Justice du Québec en avril 2016, 69 % des répondant·e·s croient qu'ils n'auraient pas les moyens financiers de se défendre devant les tribunaux. (1) Je ne pense rien vous apprendre en vous disant qu’il y a présentement au Québec une crise d’accessibilité à la justice causée à la fois par un manque de services juridiques à coût abordable ainsi qu’un processus judiciaire jugé trop lent et envers lequel un manque de confiance se fait ressentir. Vous avez certainement déjà entendu parler maintes fois du concept de privilège. Il est possible de faire un travail d’introspection ou du moins d’estimer le privilège que nous procure notre ethnicité, notre appartenance à une classe sociale ou même notre sexe. Mais qu’en est-il du calcul associé au privilège d’étudier le droit?


Le droit, à mon avis, se résume à bien plus que des articles du Code civil, des lectures interminables de jurisprudence ou de la rhétorique en forme de raisonnements syllogistiques. Je ne tiens pas, ici, à invalider l’importance de telles notions, ces dernières étant des outils essentiels à tous·tes les bon·ne·s juristes. Mais le droit, c’est avoir la chance de voir tout et de tout voir d’un autre œil. C’est un regard nouveau et différent sur l’actualité, la politique, les relations humaines, notre histoire et, bien évidemment, nos droits, tant individuels que collectifs. C’est pouvoir discuter de la légitimité des décisions prises unilatéralement par nos gouvernements, se pencher sur l’acceptation sociale et les répercussions des jugements rendus par le plus haut tribunal du pays, et même s’amuser à vulgariser les raisons pour lesquelles, par des péripéties constitutionnelles, la Loi 21 échoue à s’appliquer à toutes les commissions scolaires du Québec, quelque chose que je n’aurais jamais pu comprendre sans mes cours de droit. Le droit, c’est aussi avoir comme premier réflexe, à chaque question, enjeu ou débat, de se demander « est-ce qu’on a le droit? », mais, encore mieux, de pouvoir prendre plaisir à élucider une telle énigme. C’est aussi devenir critique de tout ce qui nous entoure, quitte à sombrer dans le pessimisme ou l’éternelle insatisfaction, après une formation nous poussant précisément à ne pas nous contenter du statu quo. C’est savoir que je suis en mesure non seulement de me défendre s’il arrivait que mes droits soient lésés, mais aussi de savoir où aller chercher les ressources et connaître des individus qui sauront me prêter main-forte.


Mais peut-être que, et ce facteur est le plus proche de notre réalité pour l’instant, étudier le droit, c’est se rendre compte que l’on est capable d’avoir un impact direct sur la vie des gens et ce, dès les premiers mois d’université. C’est avoir l’occasion de transmettre notre savoir, aussi minime soit-il à ce stade-ci, par l’entremise de projets inspirants. C’est avoir la chance de voir, devant soi, l’étendue de la gratitude qu’exprime un individu pour un service qui ne devrait pas sembler aussi inatteignable : la défense de ses droits.


Encore une fois, parce que le cliché l’impose, laissez-moi vous partager l’adage, devenu quasiment maxime, soutenant que le droit mène à tout. Alors, que vous ayez déjà en tête le cabinet où vous désirez faire votre stage ‒ et pour ceux et celles qui ne savent pas ce à quoi je fais référence, je vous assure que vous aurez pris connaissance de ladite course aux stages d’ici la fin de votre semaine d’intégration ‒ ou  que vous soyez, pour l’instant ou même encore durant les trois années suivantes, un peu perdu·e·s, n’oubliez pas de prendre plaisir à votre parcours à la Faculté. Bien au-delà de la course, d’un poste convoité, ou même de la fameuse courbe, prenez toutes les opportunités qui vous seront offertes pour savourer, décortiquer et vous incorporer le plus possible dans la merveilleuse pratique du droit. Quoi qui vous plaise, je vous garantis que vous trouverez quelque chose qui saura allumer votre regard. Et si je faillis à mes promesses et qu’en fin de compte vous ne trouvez pas votre voie à la Faculté, rappelez-vous qu’il y a un nombre intarissable de bacheliers en droit ayant réussi à se bâtir une carrière d’excellence dans un domaine tout autre. Et ils ont réussi précisément parce que tout ce que nous apprenons à la Faculté nous sera utile, tant dans notre quotidien que dans nos activités professionnelles.


Au risque de conclure sur une note moralisatrice, mais qui se veut enthousiaste et rassurante, n’oubliez pas, durant les trois prochaines années, la chance que vous avez d’apprendre à connaître vos droits en étant entouré·e·s, au quotidien, de personnes brillantes, inspirantes et passionnées.

Sources citées:


Marc Tison, «Combien coûte un avocat», 25 octobre 2017 à 8h28, La presse, [En ligne], https://www.lapresse.ca/affaires/finances-personnelles/201710/25/01-5141182-combien-coute-un-avocat.php