Un spectacle aberrant

Auteur·e·s

Hubert Nunes

Publié le :

L’insurrection du Capitole. On dirait un chapitre de la trilogie Hunger Games. Mais non, c’étaient les oubliés de la mondialisation qui assaillaient le symbole de la démocratie américaine le 6 janvier 2021. Au moins, l’insurrection de Katniss Everdeen était justifiable, elle…


Il y a actuellement beaucoup de confusion au niveau de la terminologie. Le président Trump a-t-il fait preuve de sédition ou de trahison ? Non seulement les termes sont lourds de sens, mais leur portée détermine les conséquences juridiques qui s’ensuivront… ou pas. Même si l’impeachment est envisageable après la victoire des Démocrates au Sénat, ce n’est pas forcément la voie à suivre. Qu’importe, il doit y avoir imputation de responsabilité, quel que soit l’outil juridique retenu.


Voici les faits constatés en vidéo. Les partisans de Trump ont renversé la barrière entourant le Capitole. Ils ont brisé des barricades, en plus d’essayer de détruire des portes et des vitres. Les membres de la Chambre des représentants ont été forcés d’ajourner les débats en raison du soulèvement. Les manifestants ont lancé des feux d’artifice ainsi que du gaz lacrymogène sur la police. À l’heure où j’écris ces lignes, cinq personnes ont été confirmées mortes en raison de l’invasion du Capitole.

Dans ce cas, la révolte au Capitole est la manifestation de leur indifférence totale vis-à-vis des conséquences symboliques de leurs agissements. Des enfants turbulents, donc.

Partons du principe que les violences commises l’ont été par une minorité d’extrémistes faisant partie du groupe hétéroclite des partisans de Trump. Quels intérêts ce groupuscule violent sert-il ? Certainement pas la démocratie. Peut-être commettait-il ces violences au nom de Trump, mais si c’est le cas, cette stratégie n’était pas particulièrement brillante puisqu’elle lui a fait perdre le support de Républicains influents, tels que Mitch McConnell, jusqu’alors leader de la majorité au Sénat. À la suite des événements du 6 janvier, celui-ci ne veut même plus parler à Trump (1). Peut-être ai-je tort d’attribuer à ces extrémistes un objectif autre que celui de semer le chaos ? Dans ce cas, la révolte au Capitole est la manifestation de leur indifférence totale vis-à-vis des conséquences symboliques de leurs agissements. Des enfants turbulents, donc. Envoyez-les dans des camps de rééducation ! Je plaisante, je ne m’abaisserais pas à leur niveau. En dernière analyse, il est impossible de défendre la légitimité de ces actes barbares sans faire preuve de myopie intellectuelle.


Les États-Unis, berceau de la démocratie ? Quelle blague. À l’heure où les démocrates se demandent s’il faut invoquer le 25e amendement, les pères fondateurs se retournent dans leur tombe. Dans sa formulation la plus basique, l’insurrection des partisans de Trump constitue une tentative de remplacer la primauté du droit par la primauté de la force. Pour s’en tenir aux faits, Trump a invité la foule à se rendre au Capitole et à ne jamais abandonner, tout en encourageant l’usage de la force. Bien que Trump ait invité ses partisans à rentrer chez eux après la visite surprise à Capitol Hill, n’en demeure pas moins que sans ses déclarations en début d’après-midi, la manifestation violente n’aurait pas eu lieu. En revanche, il ne s’ensuit pas que Trump sera poursuivi pour incitation : le premier amendement accorde une large protection au discours, y compris le discours politique, sauf s’il est démontré que l’orateur savait que des actes criminels étaient imminents (2). Une chose est certaine : les manifestants, qui font face à une preuve accablante, seront davantage visés par les procureurs fédéraux, qui ont d’ores et déjà débuté une investigation agressive.


La raison d’être d’un État de droit en santé est d’éviter tout pouvoir arbitraire. Or, s’il y a un seul moment où une démocratie a vraiment besoin de son cher État de droit, c’est au moment où son dirigeant lunatique crée le chaos dans la capitale démocratique… Comme si ce n’était pas suffisant, le leader du culte disséminait depuis des mois des allégations de fraude électorale infondées.  Non seulement Trump n’en fait qu’à sa tête, mais il le fait en toute impunité. Bien sûr, ce n’est pas nouveau. Mais encourager ses partisans à assiéger le Capitole ? Arrêtez-le quelqu’un ! La situation n’est pas sans rappeler l’Empereur romain Caligula qui a déclaré la guerre à la mer en ordonnant à ses soldats de donner des coups d’épée aux vagues. Tout comme l’Empereur fou, Trump entraîne ses sbires dans son propre narratif parallèle. Et ne dites pas qu’il ne reste que deux semaines avant la fin du cauchemar… John Bolton, consultant républicain, rappelle que connaissant Trump, la situation peut encore empirer. Next thing you know, Trump sera emprisonné et publiera un livre qui sera nommé : « My fight »…


Soyons clair : ce qui s’est déroulé le 6 janvier était prévisible. On se rappelle la mobilisation que Trump a signalé à l’égard de certains sympathisants d’extrême-droite. Pourtant, la loi et l’ordre ont été tout sauf présents, avec un maigre bilan de cinquante-deux arrestations à la fin de la soirée. Comme on le dit chez nos voisins, ce fut « too little… too late ». L’inaction des forces policières a été qualifiée de « national security failure » par Charles Marino, ancien agent des services secrets américains. Comme si ce n’était pas suffisant, celui qui a invoqué la garde nationale pour maintenir l’ordre n’est pas le président Trump, mais bien le vice-président Pence. J’ai bien hâte de voir les résultats de l’enquête concernant la mobilisation des forces policières, mais j’espère surtout qu’ils apporteront de nouvelles garanties de sécurité pour la suite. Il semble que l’allégeance des forces armées à la Constitution américaine ne soit pas suffisante.


Il ne s’agit pas d’un coup d’État, certes, mais l’importance du soulèvement en termes de symbolisme est équivalente selon Erica de Bruin, politologue du Hamilton College qui a effectué des recherches sur les coups d’État pendant plus d’une décennie. Selon elle, on ne connaît pas vraiment de moyens d’éviter l’avènement d’actions anti-démocratiques comme celle que nous avons observée le 6 janvier (3). Sans avoir le panache d’un coup d’État, l’insurrection de Capitol Hill est insidieuse en ce qu’elle fait planer une menace sur la démocratie dans l’ombre. À l’externe, le flambeau démocratique fièrement porté par les États-Unis n’est plus qu’une flammèche à court d’oxygène. Même si le dommage occasionné par Trump est éventuellement réparable, le spectacle du 6 janvier demeurera tristement mémorable.

  1. Sonam SHETH, « Mitch McConnell reportedly never wants to speak to Trump again after the Capitol rio », Business Insider, 8 janvier 2021, [En ligne], URL < https://www.businessinsider.com/mcconnell-doesnt-want-to-speak-to-trump-again-capitol-riots-2021-1> (consulté le 8 janvier 2021).

  2. John GERSTEIN, « Prosecutors’ probe of Capitol violence could include statements by Trump and Giulani », POLITICO, 7 janvier 2021, [En ligne], URL <https://www.politico.com/news/2021/01/07/capitol-riots-probe-trump-giuliani-456272> (consulté le 7 janvier 2021)

  3. Amanda TAUB, « It Wasn’t Stricly a Coup Attempt. But It’s Not Over, Either », The New York Times, 7 janvier 2021, [En ligne], URL < https://www.nytimes.com/2021/01/07/world/americas/what-is-a-coup-attempt.html> (consulté le 7 janvier 2021)

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