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Comprendre le désinvestissement

Auteur·e·s

Hugo Lefebvre

Publié le :

14 février 2022

Le mouvement pour le désinvestissement des énergies fossiles de l’Université de Montréal gagne en momentum ces derniers temps. Sur les murs de divers pavillons de l’Université de Montréal, on peut apercevoir des affiches appelant les étudiant⋅e⋅s à signer une pétition à ce sujet. Ces revendications ne datent pas d’hier. Depuis 2012, même si ce mouvement prend de l’ampleur, l’UdeM est restée réfractaire au verdissement complet de ses investissements. Or, le regroupement Désinvestissons l'UDEM ‒ l'Écothèque, instigateur de la pétition, souligne qu’il compte faire escalader les moyens de pression en ce sens. Le Pigeon dissident s’est entretenu avec certains organisateurs de la mobilisation pour en apprendre davantage.

[On souhaite] une escalade des moyens de pression non violents qui veut s’en prendre non pas directement à l’Université, mais à son image, en tout cas pour l’instant.

Image: Page Facebook de l'évènement « Rassemblement pour le désinvestissement de L'UdeM dans les énergies fossiles »
Image: Page Facebook de l'évènement « Rassemblement pour le désinvestissement de L'UdeM dans les énergies fossiles »

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Des engagements verts


Rappelons que les investissements de l’Université de Montréal se répartissent en deux fonds, soit le Fonds de dotation de l’Université de Montréal et le Régime de retraite de l’Université de Montréal (RRUM). Ensemble, ces fonds regroupent près de 5,4 milliards de dollars [1]. Depuis quelques années, l’Université de Montréal intègre les facteurs environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG) dans la gestion de ses placements. D’ailleurs, les deux fonds se sont engagés à réduire l’intensité carbone moyenne pondérée de leur portefeuille d’actions cotées en Bourse de 35 % d’ici 2030, avec une cible intermédiaire de 20 % pour 2025, ce que jugent insuffisant ceux prenant part à la présente mobilisation.


L’Université est également signataire de la Charte des universités canadiennes pour des placements écoresponsables à l’heure des changements climatiques, qui prévoit entre autres l’établissement de mesures d’évaluation de l’intensité carbonique des investissements de l’institution et l’établissement de cibles de réduction [2][3].


Les énergies fossiles toujours présentes


Si l’année 2012 est associée à l’avènement du mouvement en faveur du désinvestissement de l’Université de Montréal, l’année 2016 a été une année clef dans son évolution. En effet, c’est alors qu’un chiffre a pu être mis sur l’exposition totale des fonds aux énergies fossiles, soit 131,8 millions de dollars, dont 12,8 millions provenant du Fonds de dotation et 119 millions provenant du RRUM. Cette information avait été obtenue d’une source directe et avait par la suite été confirmée par Radio-Canada par la voie d’une demande d’accès à l’information. Or, depuis, une actualisation de ces données n’a pas été fournie par l’université malgré les demandes d’étudiant⋅e⋅s et de professeur⋅e⋅s. C’est pourquoi ce chiffre de 131,8 millions est celui que l’on retrouve sur les affiches et les dépliants de Désinvestissons UdeM - Écothèque. Le regroupement demande d’ailleurs une plus grande transparence de l’Université quant à ces chiffres. Malgré tout, le rapport annuel de 2020-2021 du Fonds de dotation démontre que le fonds continue de compter parmi ses titres principaux de grandes sociétés de combustibles fossiles telles que Canadian Natural Resources LTD (2 126 670$  ou 0,54 % de l’actif net), Suncor Energy inc. (2 032 217$ ou 0,52 % de l’actif net) ou encore Shell (864 128 ou 0,52 % de l’actif net). On ne retrouve pas de telles informations dans le rapport du RRUM [4].


Deux fonds, deux tailles


Si les deux fonds en question dans cet enjeu peuvent paraître obscurs aux étudiants, ils sont tous les deux d’une grande importance pour le personnel et les activités de l’Université.


Le Fonds de dotation est constitué par les dons philanthropiques faits à l’UdeM. Son objectif est de soutenir des projets de recherche, des programmes de bourses pour les étudiant⋅e⋅s et des projets institutionnels. Il regroupe plus de 650 fonds dont la quasi-totalité est regroupée dans un seul fonds, géré selon une seule politique de placement, et est surtout composé d’actions et d’obligations canadiennes et internationales. Son actif est d’environ 390,6 M$. La gestion du fonds est entre les mains d’un Comité de gestion, dont le mandat inclut entre autres de contribuer à « la transition vers une économie sobre en carbone » [5]. Ses membres sont des experts externes et des observateurs gestionnaires de l’Université représentant diverses facultés.


De l’autre côté, le fonds de Régime de retraite de l’Université de Montréal contient les quelque 5 milliards de dollars (4,81 milliards en 2020) qui servent à financer les retraites des employés de l’Université. Son administration est gérée par le Comité de retraite, le Comité de placement et le Comité de vérification. En somme, le Comité de retraite agit comme fiduciaire en assurant l’administration du régime et la caisse de retraite. Par délégation du Comité de retraite, seul le Comité de placement peut gérer la caisse de retraite, pouvant pour cela demander l’aide de gestionnaires de portefeuille internes ou externes. En somme, c’est un fonds indépendant géré par un comité fiduciaire, ce qui rend la tâche du désinvestissement plus difficile, ou plus administrativement éloignée.


Résurgence d’un mouvement


C’est face à cette grande machine institutionnelle que se trouve maintenant Écothèque. Le groupement est né à l’automne 2020, au fort de la pandémie. Il venait alors prendre la place de Greenpeace UdeM et de la Coalition étudiante pour un virage environnemental et social (CEVES) de l’UdeM. Son objectif est de faire perdurer le militantisme environnemental de ces groupes malgré la pandémie. Comme l’explique Quentin Lehman, membre du regroupement : « L’organisation se divise en trois axes : l’art, l’éducation et le militantisme. Donc chacun des projets proposés à l’Écothèque, et tout le monde peut en proposer, concerne l’un de ces pôles qui s’entremêlent les uns aux autres (...). L’idée est que c’est en commun qu’on peut faire bouger les choses. » C’est au confluent de ces axes que s’inscrivent donc les revendications de désinvestissement du groupe.


Pour le regroupement, les actions prises par l’UdeM sont insuffisantes. Lorsque questionnée sur la raison de leurs revendications, Anne Desruisseaux, membre d’Écothèque, explique : « C’est d’abord dans un souci de cohérence. L’Université de Montréal [...] est une université qui est productrice de science, qui connaît les changements climatiques et qui, en parallèle de tout ça, continue d’investir des millions de dollars dans les énergies fossiles qui, on sait, contribuent à la précarité de notre avenir. » Rappelons à ce sujet que l’Université Laval (2017), Concordia (2019), l’Université Victoria (2021), Harvard (2021), Dartmouth (2021) et plusieurs autres universités se sont toutes déjà engagées à retirer leurs investissements dans les énergies fossiles [6].


En ligne depuis quatre mois maintenant, la pétition d’Écothèque appelle l’UdeM à désinvestir la totalité de ses actifs dans les énergies fossiles d’ici 2025, à réinvestir ces sommes dans des fonds éthiques œuvrant à la transition énergétique, à une plus grande transparence quant aux investissements de l’Université et à adopter un plan visant l’atteinte de la carboneutralité d’ici 2030. Cette dernière compte près de 4000 signatures jusqu’à maintenant. La pétition a ainsi le vent dans les voiles en ce moment. Le syndicat des professeurs et professeures de l’Université de Montréal a d’ailleurs invité ses membres à signer la pétition [7]. Parmi les organisations qui se sont jointes aux revendications du groupe, on retrouve également le Comité droit autochtone de l’UdeM et le Comité environnement. En entrevue avec Le Pigeon dissident, le VP Sensibilisation et Mobilisation du Comité environnement, Alexandre Flynn-Simard, qui a participé à la vague de mobilisation qui a eu lieu en 2019 pour la même cause, explique : « Le mouvement est mieux bâti, ses bases sont plus cohérentes et structurées. [...] Pour les comités comme nous qui se font approcher par le mouvement pour s’y joindre, c’est certainement rassurant de voir que les profs sont là-dedans aussi. » Ce dernier explique aussi l’importance de s’assurer que la prochaine génération d’étudiant·e·s soit sensibilisée à l’enjeu du désinvestissement : « Il faut garder cette mémoire-là dans le mouvement étudiant. C’est primordial, car l’Université va probablement essayer d’attendre que l’on gradue et que le mouvement finisse. »


En parallèle, Écothèque tente en ce moment de créer un « imaginaire commun sur le désinvestissement » par diverses actions afin de sensibiliser le public à l’importance de cet enjeu. Dans cette optique, les membres du groupe soulignent qu’un événement plus percutant aura lieu cette semaine. Interrogé sur l’idée derrière les actions du groupe, Quentin répond : « [On souhaite] une escalade des moyens de pression non violents qui veut s’en prendre non pas directement à l’Université, mais à son image, en tout cas pour l’instant. »


L’AED et le désinvestissement


En ce moment, le regroupement est à la recherche du soutien d’autres associations afin de faire croître le mouvement. Certaines associations ont d’ailleurs déjà pris position à ce sujet. Ainsi, le cahier de position de l’AED prévoit déjà depuis 2020 que l’association : « [...] se positionne en faveur du retrait des investissements du Régime de retraite de l’UdeM et du Fonds de dotation de l’Université de Montréal impliquant les hydrocarbures.» Ce document est censé représenter les positions de l’association et doit être utilisé par ses représentants dans leurs relations externes. L’AED est actuellement en discussion avec les organisateurs de l’Écothèque quant à son éventuelle implication dans la présente mobilisation. Lorsque questionnée à ce sujet, Alex Yazbek, responsable des relations externes de l’AED, explique : « Je suis en constante communication avec les responsables de l’Écothèque et du Comité environnement. On est en train de coordonner comment on peut participer à la campagne conformément à notre position, dans notre cahier de position, sur le désinvestissement. »


En sommes, dans les prochaines semaines, si le mouvement va bon train, les étudiant⋅e⋅s devraient entendre de plus en plus parler des enjeux liés au désinvestissement des énergies fossiles de l'Université de Montréal et voir une montée des moyens de pression exercés sur l'administration.

Sources citées:


[1] UdeM, Pour en savoir plus sur l’investissement responsable à l’UdeM, en ligne: https://nouvelles.umontreal.ca/article/2021/12/09/pour-en-savoir-plus-sur-l-investissement-responsable-a-l-udem/

[2] UdeM, Le Fonds de dotation de l’Université de Montréal réduira ses émissions de carbone de 35 % d’ici 2030, en ligne: https://nouvelles.umontreal.ca/article/2021/02/10/le-fonds-de-dotation-de-l-udem-reduira-ses-emissions-de-carbone-de-35-d-ici-2030/
[3] Charte des universités canadiennes pour des placements écoresponsables à l’heure des changements climatiques, en ligne: https://climatecharter.utoronto.ca/francaise/

[4] Rapport annuel 2020 du RRUM, en ligne: https://www.rrum.umontreal.ca/wp-content/uploads/2021/09/Rapport-annuel-2020-2.pdf

[5]  Le Fonds de dotation de l’Université de Montréal réduira ses émissions de carbone de 35 % d’ici 2030, en ligne: https://nouvelles.umontreal.ca/article/2021/02/10/le-fonds-de-dotation-de-l-udem-reduira-ses-emissions-de-carbone-de-35-d-ici-2030/

[6]  Désinvestissement McGill inspiré par Harvard, en ligne: https://www.delitfrancais.com/2021/10/26/desinvestissement-mcgill-inspire-par-harvard/

[7]  SGPUM, en ligne: https://www.sgpum.org/