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Être brave, ce n’est pas faire la Course

Auteur·e·s

Anonyme

Publié le :

9 avril 2026

Quand j’ai fait mon entrée à la Faculté, je n’avais pas d’idée de ce qui m’attendait. Je me suis fait, pour manque d’un meilleur terme, ramasser solide au premier trimestre. Le deuxième trimestre m’attendait avec une crowbar dans les mains, mais c’est finalement le trimestre d’été qui a eu ma peau. Une première année sympa, quoi.

Mais peu importe à quel point mon mentor m’avait préparé au stress qui occure dans ces deux semaines interminables, et ce que je n’avais pas vu venir de toute ma sagesse et mon apathie envers ce processus, c’est l’autocensure presque maladive qui vient avec la quête d’un stage en big law./

Je me souviens d’avoir terminé à genoux, en sueur, en train de me demander si lâcher le bac et aller étudier en histoire pré-coloniale du Kyrgyzstan aurait été pour le mieux. Mais, réalisant rapidement que j’aime trop manger à peu près à ma faim et avoir un logis, je me suis ravisé. J’ai donc fait mon entrée en deuxième année.

Alors que je ne pensais pas avoir à confronter pire que des Sharks juniors aux 5@7 du Comité de Droit fiscal, est arrivée la Course aux stages.


Mais quel rituel de malade, quand même.


Je m’étais préparé aux lettres, à la manipulation de CV, aux pré-entrevues, aux cafés, aux cocktails, au réseautage, aux vraies entrevues, aux secondes entrevues, au laser tag, au bowling, au souper final où l’entrée et l’apéro coûtent plus que mon assurance vie et mon paiement de char combinés… toutes des caractéristiques propres à Montréal, soit-dit en passant. La Course à Toronto, c’est un week-end d’entrevues et pas un mot sur LinkedIn après, that’s it. Je pense que les 300 stagiaires qui passeront leur été au 1000 De La Gauchetière Ouest auraient implosé, avoir eu à ne pas faire leur statut à 9h04.


Mais peu importe à quel point mon mentor m’avait préparé au stress qui occure dans ces deux semaines interminables, et ce que je n’avais pas vu venir de toute ma sagesse et mon apathie envers ce processus, c’est l’autocensure presque maladive qui vient avec la quête d’un stage en big law.


Soyons clairs, que vous soyez discrèt.e.s sur les réseaux sociaux, ou une micro célébrité digne d’Occupation Double, les cabinets vont vous Googler. Ils vont aller éplucher votre LinkedIn, votre vieux Facebook que vous avez créé à 10 ans sans supervision parentale, votre vidéo YouTube de votre passage à 100 Génies en 5e année du primaire, tout est free game.


Incluant vos mentions j’aime et vos commentaires.


C’est dans cette optique que je me suis retrouvé à ne plus rien faire sur les réseaux. J’ai fait le ménage de mes abonné.e.s, de mes abonnements, je me suis assuré que mes comptes étaient tous privés et scrubbés tellement clean que j’aurais pu m’en servir comme miroir. Chose que certains politiciens fédéraux auraient dû faire.


Sauf que je me suis aussi retrouvé dans une sorte de drôle de situation où j’étais maintenant silencieux sur des sujets qui, auparavant, faisaient l’objet de stories Instagram quotidiennes. Par exemple, les droits bafoués des personnes trans, le génocide à Gaza, au Soudan, et toutes les mesures violentes et illégales de l’administration Trump à l’égard des populations immigrantes. Pas de son, pas de lumière.


J’ai honte de le dire, mais j’avais peur.


Peur que quelqu’un.e, quelque part, tombe sur ma publication politique et décide, pour quelconque raison, de l’écrire en rouge sur mon dossier. Je sais, objectivement, que je n’aurais rien fait de mal : mes opinions politiques ne sauraient être une base valide de discrimination à l’emploi. Et j’avais beau le répéter dans le miroir à chaque matin, je n’arrivais pas à me défaire de ce malaise, de cette impression que j’étais au piège dans le panoptique, étudié sous tous mes angles.


Big Lawyer is watching you.


Puis, est venu le jour des appels. Joie, j’ai un stage! Je suis libre, je peux enfin retourner à mes habitudes pré-Course, right? Ha! Elle est bonne, celle-là. Ben non, je peux pas. Parce que maintenant c’était, « et si je fais mal paraître le cabinet si je like ce meme pro-trans? Et si je repartage cet appel à la mobilisation pro-palestinienne, est-ce que je pourrais me faire marquer comme un extrémiste? » Même chose avec les blagues sur le big corporate lifestyle, comment aimer cette publication et justifier, à mon employeur, que je ris de tout le monde sauf de lui? Pour être ce que les cabinets big law sont et s’entêtent à rester, il faut savoir rire de soi un peu. Alors pourquoi ai-je l’impression de devoir rire jaune?


Oui, la liberté d’expression et la vie privée existent, j’en conviens. Mais la liberté de faire quelque chose n’est pas nécessairement garante d’une absence de conséquences directes ou indirectes. Et entre vous et moi, je n’ai pas l’énergie d’une plainte au tribunal.


J’en suis donc venu à la conclusion suivante: faire la Course, ce n’est pas pour les braves et les plus fonceurs. Certes, il faut certainement posséder ces attributs à un certain degré pour se faire remarquer et gagner son poste de stagiaire que tout le Québec s’arrache. Néanmoins, je dois avouer, en toute candeur, que j’admire profondément et sincèrement celles et ceux qui ne font aucun compromis sur leurs principes au nom de l’employabilité. J’aurais aimé être l’un de vous.


Vous, chèr.e.s collègues, êtes les vrai.e.s braves. Et la fortune vous sourira, certainement. J’espère un jour être assez brave pour abandonner les steakhouses, le caviar et les tournois de golf pour la charité. Mais ce ne sera pas demain.

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