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Échange sur la place des grands cabinets à la Faculté

Auteur·e·s

Hugo Lefebvre et Jérôme Coderre

Publié le :

21 décembre 2021

Dans cet échange épistolaire, Jérôme Coderre et Hugo Lefebvre discutent et débattent de la place des grands cabinets à la Faculté et des enjeux qui s'y rattachent.

En tant qu’étudiantᐧeᐧs en droit, nous avons l’opportunité d’employer notre intelligence au service du bien commun, plutôt que comme une voie vers l’avancement personnel et la perpétuation ou l’élévation de notre statut socio-économique. - H.L.

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Cher Jérôme,


Il vaudrait peut-être mieux commencer en allant droit au but et en exposant le malaise qui donne lieu à cette discussion. La Faculté de droit est tapissée de logos de commanditaires qui s’achètent à bon prix la vie étudiante afin d’en faire un incubateur pour leurs bureaux, de créer une culture les plaçant à l’apex du succès dans une carrière juridique. C’est le prix de l’argent pompé chaque année dans cette faculté. Or, la pratique en grands cabinets, derrière sa façade de prestige et de respectabilité, signifie également la vente du droit au plus offrant, des compagnies pétrolières qui se rendent coupables d’abjections ici comme à l’international jusqu’à ces personnes fortunées qui peuvent prendre avantage du droit fiscal pour ne payer qu’une poignée de dollars en impôt. Mentionnons aussi ces efforts constants, notamment en finance ou en propriété intellectuelle, d’employer le droit à la création de nouveaux capitaux toujours plus lucratifs pour ceux qui peuvent se payer les bonᐧneᐧs avocatᐧeᐧs. La mondialisation ne fait qu’accentuer ce pouvoir qu’ont les juristes et le droit sur la création de la richesse. Or, alors que notre génération dit se soucier de la croissance des inégalités de revenus et de l’environnement, il y a quelque chose de profondément paradoxal à ce que la place du droit dans la production de valeur elle-même ne soit jamais remise en question. Plus précisément, et peut-être n’est-ce que mon idéalisme - que je cultive d’ailleurs avec amour - je ne peux que me désoler de la place qu’occupe cette vision du droit à la Faculté, qui en fait un instrument économique aveugle avant un instrument de justice. Le droit, en tant qu’institutionnalisation de notre engagement à créer une société juste, mérite mieux que d’être accaparé par la logique marchande.


- H.L. 


Cher Hugo,


La qualité de ta prose m'impressionne encore. Elle reflète assurément toute la passion qui t’anime dans ce débat que l’on a enfin décidé de coucher sur papier. Tu parles d’un malaise, je n’en vois pas. Il est vrai que les logos des grands cabinets décorent les murs de notre faculté, tout autant qu’ils ornent la dernière page de ce journal. Au pire, voilà quelques sous pour financer de formidables initiatives étudiantes, comme le Pigeon dissident; au mieux, voilà la démonstration que le monde professionnel tourne ses yeux vers notre faculté, sachant qu’il se passe ici, chaque année, des choses intellectuellement fascinantes. Ces commandites montrent que ces grands bureaux valorisent les jeunes étudiantᐧeᐧs que nous sommes. Valeur marchande, certes, mais qui ne naît pas dans l’abstrait; c’est d’abord intelligence, travail et détermination que l’on valorise. De plus, si ces cabinets représentent assurément « l’apex » économique, il serait erroné de nier l’effort conscient fait par tous de rappeler, à juste titre, que le droit ne se limite pas à la vie en grands cabinets. Au-delà des logos, la Faculté promeut, à mon sens, tout autant les autres avenues du droit. Pour servir les fins de ta rhétorique, tu confonds volontairement injustices sociales, environnement, évasion fiscale et cabinets de grande taille. Permets-moi de nuancer. Le grand lecteur que tu es sait assurément que Victor Hugo, dans Les misérables, accorde autant d’importance à la création de richesse qu’à sa redistribution. (1) Si je conviens que l’un ne devrait jamais aller sans l’autre, je ne partage pas ton insinuation selon laquelle la création de richesse est un vice, au contraire. Non seulement la création de richesse est-elle cruciale, les grands cabinets que tu décris ne contribuent pas, à mon sens, à l’accroissement des inégalités; ils répondent seulement à un besoin différent. Autant la ligne de vêtements de luxe n’empêche pas la friperie du coin d’exister, les grands bureaux répondent simplement à un besoin différent de celui de la veuve et de l’orphelin. Ce n’est pas mal pour autant, c’est la diversité qui fait la richesse. Tu sous-entends que les grands bureaux polluent notre planète et organisent l’évasion fiscale. C’est nier les initiatives des bureaux pour répondre à ces enjeux sociaux, en plus de faire volontairement fi des entreprises écologiques et innovantes que ces bureaux représentent. Plus encore, tu tues le messager plutôt que le message : ce ne sont pas les cabinets qui polluent la planète ‒ tout au plus, ils encadrent juridiquement des pratiques que le législateur permet encore. C’est en premier lieu à lui de s’attaquer à la pollution et à l’évasion.


- J.C. 


Cher Jérôme,


Je dois avouer que je ne partage pas ce qui me paraît être une forme de complaisance face à la présence d’intérêts privés à la Faculté et la dépendance structurelle de notre vie étudiante face à ces ressources. Je m’inquiète du fait que notre éducation en souffre, particulièrement au niveau de la valorisation de la pensée critique ou du savoir comme bien en soi. Jusque dans notre journal étudiant, nous sommes tous les deux témoins de la façon dont le regard des recruteurs fait régner un certain climat de censure et de conformisme. Certes, le monde professionnel tourne ses yeux vers nous, mais en retour, nous le fixons et guidons notre parcours académique et notre vie étudiante selon sa volonté. L’intelligence et le travail sont valorisés, mais avant tout selon leur valeur sur le marché du travail – problème endémique à de nombreuses universités. Le pouvoir de l’argent et de cette coercition sociale emporte avec lui l’idéalisme de cohortes successives de quelques-unᐧeᐧs des plus brillantᐧeᐧs étudiantᐧeᐧs du Québec. Bien que je salue les initiatives visant à faire découvrir d’autres carrières juridiques, ces dernières continuent d’avoir une place minime à la Faculté.  Aussi, loin de moi l’idée de cracher sur la création de richesse en soi. Ce serait un non-sens. Ce que je prétends, c’est que, dans la substance même de leurs modèles d’affaires, ces bureaux incarnent la soumission du droit à une façon de créer et de partager la richesse qui n’a, sauf intervention des forces publiques, aucun égard pour le bien-être public ou environnemental. Peu importe la moralité des activités du client, ce n’est pas le bien public qui guide la distribution des ressources juridiques et, dans certains domaines où les avocatᐧeᐧs ont davantage de pouvoir sur sa création, l’évolution du droit. C’est plutôt la capacité du client à payer. Les initiatives dont tu parles me font l’effet d’indulgences. Je te concède que, en surface, il est légitime d’affirmer que cette pratique du droit ne fait qu’aider des compagnies à exercer leurs activités dans le respect du droit créé au final  par le législateur. Or, différer ainsi la responsabilité morale associée à la production de valeur, c’est ignorer volontairement les interactions historiquement fortes entre ces trois acteurs et, de façon plus importante, le rôle de chacun dans la poursuite du bien commun. J’aime bien cette citation de Lord Campbell qui, dans le cadre des enclosures anglaises, expliquait devant la House of Commons : « There is an estate in the realm more powerful than either your Lordship or the other House of Parliament, and that [is] the country solicitors. » (2) En d’autres mots, ce sont les avocatᐧeᐧs qui permettaient aux élites de conserver leurs acquis durant cette période cruciale de l’histoire. Ton parallèle entre les vêtements de luxe et la friperie me semble symptomatique de cette marchandisation du droit que je critique. Or, lorsque la ligne de vêtements de luxe confrontera la friperie du coin en cours, laquelle aura accès aux meilleures ressources juridiques? Et laquelle, de par son capital et son étendue, pourra tirer avantage des failles du droit?


- H.L. 


Cher Hugo,


Autant tu ne partages pas ma complaisance quant à la place des grands cabinets dans notre faculté, autant je refuse de souscrire à ta proposition selon laquelle celle-ci exercerait une forme de pouvoir coercitif sur le choix de carrière d’une majorité d’étudiantᐧeᐧs. D’abord parce que je crois sincèrement que nos pairs ont un sens critique suffisamment développé pour faire la part des choses entre la présence d’un logo qui, par exemple, allège le fardeau financier d’un comité lors d’une activité donnée, et la supposée obligation morale de postuler dans ledit bureau le mois de février venu. Ensuite, parce je refuse de croire que ce soit la publicité qui amène les étudiantᐧeᐧs à idolâtrer ces grands bureaux, c’est plutôt d’avoir le plaisir de relever des défis intellectuels au sein de grandes structures, en plus, oui, de récolter les offrandes de ces machines à créer de la richesse. Au fond, publicité ou non, je ne pense pas qu’on puisse faire abstraction du désir profond de plusieurs de s’essayer, quitte à partir quelques années plus tard, réalisant que cette vie n’était pas pour eux. Et même si la publicité contribuait à mousser les applications, serait-ce si négatif? Non seulement ce qu’on fait là-bas n’est pas si abject que ce que tu le sous-entends, mais n’est-ce pas l’occasion pour les meilleurᐧeᐧs étudiantᐧeᐧs de notre génération de changer le système de l’intérieur? Je te concède que tous les bureaux ne participent pas, en toutes occasions, à être les « producteurs de valeurs » qu’on souhaiterait qu’ils soient. Mais la solution n’est-elle pas justement d’amener les meilleurs cerveaux de notre génération à l’intérieur de ces structures pour changer, peu à peu, la culture d’entreprise? J’aime prendre en exemple le Parti travailliste, au Royaume-Uni. Parti historiquement de gauche, destiné éternellement aux bancs de l’opposition, il s’est recentré dans les années 1990 pour accéder au pouvoir. Les compromis ont certes été douloureux pour la frange radicale, mais les plus futés avaient compris que le Royaume-Uni gagnait davantage à avoir un parti travailliste, même moins radical, au pouvoir, plutôt qu’une hégémonie conservatrice née de l’incapacité du Labor à étendre sa base électorale. La responsabilisation sociale des grandes entreprises, notamment les cabinets d’avocatᐧeᐧs, naîtra à mon sens de l’influence d’une nouvelle génération qui changera les mœurs. Et là où je suis en parfait désaccord avec toi, c’est lorsque tu affirmes que la place des grands cabinets en fait souffrir notre éducation. On peut s’entendre sur le fait qu’elle teinte notre vie étudiante, mais jamais je n’ai senti qu’entre les quatre murs d’une classe, l’influence des grands cabinets d’avocatᐧeᐧs nous soufflait dans le cou. Je ne saurais parler pour toi, mais pour ma part, j’ai toujours trouvé qu’on développait, quant à la place du droit dans la société, notre esprit critique.


En terminant, en réponse à tes questions, je suis évidemment d’accord pour dire que les grands cabinets bénéficieront toujours de plus de ressources que les autres, mais le but n’est-il justement pas de développer, collectivement, le système de droit le plus robuste pour résister au poids de l’argent et tendre vers l’égalité des chances? Et quand tu parles des failles du droit, n’es-tu pas précisément en train de verser le blâme vers le législateur qui crée, ou plutôt ne colmate pas, ces failles?  Alors, Hugo, après avoir disserté sur la théorie, concrètement, tu proposes quoi ? Qu’on détrône le mur du fond du Café acquis? Pire encore qu’on bannisse les bureaux avec des honoraires dans les 3 chiffres?


- J.C. 


Cher Jérôme,


À mon avis, l’enjeu entourant la présence de publicités dans les universités dépasse la simple identité des compagnies. Pour reprendre les mots de Naomi Klein dans son livre No Logo, les universités sont l’une des incarnations les plus tangibles d’espaces publics et de responsabilité collective dans notre culture. Un peu comme les parcs nationaux, elles nous rappellent que, dans ces espaces sacrés, un espace sans publicité reste possible. (3) L’appât de gains économiques immédiats ne devrait pas emporter la commercialisation de ces espaces. L’appel au sens critique des étudiantᐧeᐧs est valide, mais nie l’impact de la publicité sur la culture universitaire et le produit de leur dialogue constant, interactions auxquelles des champs complets d’étude sont dédiés en communications et en psychologie. Certes, le jugement critique a son rôle, mais l’impact de la culture corporatiste qui règne à la Faculté sur le rapport des étudiantᐧeᐧs au droit et à leurs carrières n’est, selon moi, pas à sous-estimer. C’est ce que je voulais dire lorsque je mentionnais les parcours académiques. Or, l’influence du monde professionnel en général sur nos choix de cours, sur nos évaluations et sur la valorisation de l’esprit critique dans les cours est un autre enjeu dont nous pourrons discuter éventuellement. Ainsi, pour répondre à ta question, je serais plus qu’heureux de boire mon café au Café acquis sans qu’on tente de me vendre une carrière.


Aussi, je ne peux concevoir comment le changement dont tu parles pourra, au-delà de quelques enjeux de politiques identitaires qui ne bénéficieront qu’à une poignée, affecter les critiques formulées dans mes correspondances précédentes et qui affectent les marginalisés du monde entier.  Je veux bien essayer l’optimisme, mais je doute que cette façon de marchander le droit qui dure depuis quelques centenaires soit magiquement changée par notre génération, alors que tant d’autres ont invoqué ce même argument pour finalement reproduire les choix de vie de leurs prédécesseurs. Mais bon, tu diras Teflon Tony et je répondrai Tory Tony! Tu me diras idéaliste et, respectueusement, je te dirai illusionné par le statu quo.


Finalement, plutôt que de me lancer dans de grandes idées de réformes du système juridique, je m’en tiendrai au niveau individuel, au risque de paraître moralisateur. En tant qu’étudiantᐧeᐧs en droit, nous avons l’opportunité d’employer notre intelligence au service du bien commun, plutôt que comme une voie vers l’avancement personnel et la perpétuation ou l’élévation de notre statut socio-économique. Certains, comme John Rawls, prendraient ce choix pour une responsabilité morale. Or, au-delà de la responsabilité, je crois qu’il y a un bien-être supérieur qui vient avec la poursuite du bien, le bien comme œuvre d’art irréductible incrustée dans notre langage. Selon moi, la société gagnerait à ce que la poursuite du bien dans toute son indéfinition soit mise devant la simple poursuite du bonheur. Or, j’ai beau essayer, je ne vois pas une carrière en grand cabinet comme un vecteur de bien et je ne connais pas d’avocatᐧe en grand cabinet qui voit sa carrière de cette façon.


Avant de terminer, j’aimerais souligner que j’ai grandement apprécié la pertinence de tes propos et la civilité de notre débat. J’espère que nos lecteurᐧriceᐧs apprécieront également.


- H.L. 


Mon cher Hugo, c'est un plaisir partagé de converser avec toi. J’en conclus que nous ne serons probablement jamais en accord sur cet enjeu, mais que nous aimerons toujours autant en débattre.


- J.C.

Bibliographie

  1. https://www.ibibliotheque.fr/les-miserables-victor-hugo-hug_miserables/lecture-integrale/page612

  2. Katarina PISTOR, The Code of Capital. How Law Creates Wealth and Inequality, Princeton University Press, États-Unis, p. 158

  3. Naomi KLEIN, No Logo, Toronto, Éditions Vintage Canada, 2009, p.105