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« Guerre », un inédit de Céline

Auteur·e·s

Chrystophe Simard

Publié le :

16 juin 2022

L’histoire est invraisemblable. En 1944, accusé de collaboration avec le régime nazi, Louis-Ferdinand Céline quitte Paris en vitesse et laisse chez lui des manuscrits. Son comptable, sous prétexte de faire des perquisitions chez des collaborateurs, vole les manuscrits.

La guerre fera réaliser à Céline quelque chose que d’autres, naïfs, réalisent tard dans la vie : « À présent je suis entraîné. Vingt ans, on apprend. J’ai l’âme plus dure, comme un biceps. Je crois plus aux facilités. »

Louis-Ferdinand Céline
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Louis-Ferdinand Céline
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En 2021, un ancien journaliste de Libération annonce être le possesseur des manuscrits volés, disant se les être fait donner sous condition de ne pas les publier avant la mort de la veuve de Céline. La police rencontre le possesseur et il décide, pour éviter des accusations de recel, de donner les manuscrits à l’avocat parisien François Gibault, un ayant droit de Céline. Gibault, qui est aussi biographe de l’auteur du Voyage au bout de la nuit, assemble, avec le célinien Pascal Fouché, les 5000 feuillets.


Les manuscrits n’étaient pas prêts à être publiés lorsqu’on les a volés. Céline ne s’était pas relu, il y a des répétitions, des personnages changent de nom durant le livre, la ponctuation est déficiente et les feuillets sont mal numérotés. Qu’à cela ne tienne, Guerre est publié ces jours-ci chez Gallimard et Londres, sa suite, le sera l’année prochaine. La volonté du roi Krogol, que Fouché a davantage de difficulté à assembler, sera publié en dernier.


Une bonne partie de Guerre est autobiographique. Céline, qui a servi durant la Première Guerre mondiale, raconte son séjour à l’hôpital après qu’une déflagration l’ait projeté sur un arbre. Il se blesse au bras et à la tête et est essentiellement laissé pour mort avant d’arriver non sans difficulté à l’hôpital, où les patients sont « trop fatigués pour se tuer ». Cette blessure, thème important de son œuvre, n’avait jamais été racontée auparavant.


Sa blessure à la tête lui causa des maux de tête et des acouphènes toute sa vie. « J’ai toujours dormi ainsi, écrit-il, dans le bruit atroce depuis décembre 14. J’ai attrapé la guerre dans ma tête. Elle est enfermée dans ma tête ».


Sa blessure au bras lui empêche tout le reste de sa vie de mobiliser correctement son bras droit, si bien qu’il affirme, à l’hôpital, se « branler du bras gauche », lorsque « ma branleuse », son infirmière aux dents vertes, est indisponible. La branleuse n’est pas sans rappeler Alice David, l’infirmière qui a réellement pris soin de Céline en 1914, et ce jusqu’à en devenir enceinte (Gibault s’est porté en faux contre l’idée que l’infirmière de Guerre était en fait Alice David).


C’est l’hôpital militaire qui occupe principalement les pages de Guerre. Sans surprise, le récit du séjour dans l’hôpital militaire de Céline est bien différent de ceux de Walt Whitman. Céline décrit avec une minutie aussi graphique que perverse les horreurs qu’il côtoie, les horreurs de cette Grande Guerre qu’il dénonce. La guerre fera réaliser à Céline quelque chose que d’autres, naïfs, réalisent tard dans la vie : « À présent je suis entraîné. Vingt ans, on apprend. J’ai l’âme plus dure, comme un biceps. Je crois plus aux facilités. »


La fin de Guerre est davantage romancée, surtout ce qui a trait à sa relation avec ses parents, avec qui il partage un repas rocambolesque à la fin, avant de partir pour Londres grâce au concours d’une prostituée. Guerre se termine et Londres reprendra de là.


En France, la critique est dithyrambique, et ont emboité le pas les chroniqueurs québécois. Odile Tremblay du Devoir se l’est acheté à Paris en revenant du Festival de Cannes et a dit que la prose de Céline « nous éblouit ». « Dans Guerre, tout Céline est là, » affirme-t-elle, à un tel point que « certains révisionnistes enragés » essaient de « faire interdire les œuvres de Céline », comme, il est permis de préciser, Marie-Louise Arseneault, qui a refusé de parler de Guerre à son émission, manifestement puisque que Céline n’était pas très woke.


Dans La Presse, Chantal Guy, après nous avoir servi la mise en garde habituelle—on apprend que Céline est « misogyne », « antisémite », « obscène », « violent », « agressant »—reconnait que « ces manuscrits retrouvés sont vraiment une mine d’or ».


Christian Rioux est celui, au Québec, qui a le mieux compris Guerre. « En lisant ce récit fait de sang et de boue, écrivait-il dans Le Devoir, difficile de ne pas songer à l’Ukraine et à cette guerre qui s’éternise aux portes de l’Europe ». Car Guerre est un livre sur toutes les horreurs de la guerre, elle qui revient dans notre histoire et que des malheureux.ses sont en train d’attraper dans leurs têtes.