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« Fais-tu la Course? »

Auteur·e·s

Philippe Clément

Publié le :

20 décembre 2021

Vous les voyez dans le Lien de l’AED. Vous les voyez aussi au Café acquis et ils sont derrière la plupart des conférences organisées à la Faculté de droit. Les « grands cabinets », les plus importants bureaux d’avocats prenant part à la Course aux stages, occupent beaucoup de place dans notre quotidien.


Est-ce une mauvaise chose?


« Pas nécessairement », pourrions-nous être tentéᐧeᐧs de répondre, car leur présence se manifeste souvent à travers des commandites, finançant par le fait même les activités de notre association étudiante et de ses comités. En fait, ce sont environ le tiers des fonds de l’AED Montréal qui proviennent des commandites.


C’est une question de la manière dont on gère les revenus, mais surtout les dépenses. Rappelons que chaque membre de l’AED y cotise 32,50 $ chaque session pour son fonctionnement. Or, ce qui est censé être la principale source de revenus d’une association étudiante – la cotisation – est éclipsé et devient maintenant accessoire pour l’AED Montréal.

L’omniprésence des grands bureaux dans l’imaginaire de la Faculté nous pousse à envisager un stage de la Course, sans égards aux autres options, à ce qui nous intéresse véritablement et avec toutes les déceptions et les conséquences sur la santé mentale que cela peut amener.

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Les effets des commandites


Mais bon, direz-vous, ça ne fait pas de mal, une commandite.


Excepté que les commandites reçues ne proviennent pas des quatre coins du monde juridique. En fait, elles sont presque toujours achetées par ces mêmes grands cabinets, les plus fortunés. Pourquoi ? Essentiellement parce que les petits et moyens cabinets, de même que les contentieux d’entreprises et les organismes sans but lucratif (OSBL), n’ont pas les moyens d’acheter des commandites et de payer pour venir donner des conférences.


Conséquence : à force d’être exposée aux mêmes cabinets, presque exclusivement des membres de l’Entente de recrutement, la culture facultaire change. Ces commandites répétées propulsent l’importance de la Course aux stages et renforcent une pression subtile à y prendre part; elles marquent l’imaginaire collectif. La population étudiante en vient à penser que le monde juridique est composé à majorité de grands bureaux, alors qu’en fait une infime minorité d’entre nous y aura une place.


Est-ce juste une impression? Dur à dire, mais on est forcéᐧeᐧs de constater que la Course aux stages est de plus en plus populaire. Effectivement, le nombre d’étudiant·e·s ayant demandé à être associé·e·s avec un·e mentor·e le mois dernier en vue de la Course a explosé (90 nouvelles demandes!), et il est en hausse constante depuis plusieurs années, indique l’AED. Peut-être, qu’effectivement, de plus en plus d’étudiantᐧeᐧs veulent soudainement tenter leur chance comme coureur, mais l’Association a tout de même cru bon de rappeler que la Course n’est pas pour tout le monde, et qu’elle est seulement l’une des multiples façons de se trouver un stage du Barreau. On demande même aux mentor·e·s de sensibiliser leurs mentoré·e·s à ce qu’est la Course.


Donc, on reconnait que la communauté étudiante est mal informée sur la teneur de la Course et sur ce qui s’offre à elle autrement. L’omniprésence des grands bureaux dans l’imaginaire de la Faculté nous pousse à envisager un stage de la Course, sans égards aux autres options, à ce qui nous intéresse véritablement et avec toutes les déceptions et les conséquences sur la santé mentale que cela peut amener. Peut-être est-il temps d’amorcer une réflexion sur la place de la Course aux stages et son importance dans notre faculté.


Avant de poursuivre, soulignons immédiatement que cette lettre ne se veut pas « anti-grands cabinets » ou « anti-commandites ». Nous croyons seulement qu’il faut 1) remettre en perspective les effets des commandites et 2) donner une place plus juste aux acteurs sous-représentés du monde juridique au sein de la Faculté. Pas question de bannir ou d’arrêter quoi que ce soit : seulement de rééquilibrer la visibilité des options juridiques raisonnablement.


Prenons quelques chiffres. Entre le 1er octobre et le 12 novembre, l’AED a organisé 14 événements. Un seul n’était pas commandité (« Comment vois-tu ton avenir, après la Faculté? »), deux étant commandités par des entreprises non juridiques (Desjardins et Guru), et les 11 autres étant financés par des cabinets signataires de l’Entente de recrutement et un autre grand cabinet.


Les comités de l’AED font meilleure figure : pour la même période, 9 de leurs 21 événements ont fait place à des organismes ou à de petits et moyens cabinets, les autres ayant été présentés par de grands bureaux. Il faut comprendre que les petits comités de l’AED et ceux dont la mission ne cadre pas avec les grands bureaux ont moins l’obligation de financer leurs événements avec des commandites et peuvent inviter d’autres organisations. Les grands comités sont à l’inverse poussés à aller chercher des commandites : dès qu’il sera question de droit commercial, de technologies ou de litige, on ne verra pas de petits bureaux ou de contentieux, par exemple. Toutefois, être représentatif du monde juridique ne peut pas incomber qu’à quelques comités, ce doit être la responsabilité de chacun.


Des pistes de solutions


Que faire?


On parle ici d’une culture bien ancrée, qui ne se change pas du jour au lendemain, et de la participation à la Course, laquelle ne doit pas être découragée. L’objectif est de mieux représenter, dans les événements de la Faculté, l’ensemble de la communauté juridique. Il faut faire de la place aux petits et moyens cabinets, aux OSBL et aux contentieux d’entreprises; permettre ainsi à la population étudiante de se faire une idée plus fidèle des options qui s’offrent à elle après l’université.


Concrètement, voici deux propositions pour renverser la vapeur.


Premièrement, l’AED devrait réserver le tiers de ses événements pour des organisations qui n’auraient pas à acheter de commandites pour y prendre part. Ces activités – surtout, les conférences et les activités de réseautage – devraient être ouvertes uniquement aux organisations actuellement sous-représentées (petits et moyens bureaux, OSBL et contentieux). Sans empêcher le maintien de la majorité des événements actuels, cette idée exposerait la population étudiante à une plus grande diversité d’acteurᐧriceᐧs du monde juridique et enrayerait l’idée qu’il faut prendre part à la Course pour trouver un stage intéressant.


Deuxièmement, vu la place que prennent maintenant les commandites dans les revenus de l’association étudiante, il convient de travailler à l’adoption d’une Politique de saine gestion des commandites. Celle-ci viendrait encadrer la façon dont sont conclues ces ententes de financement, verrait à la mise en œuvre de la proposition précédente et pourrait accroître la transparence dans ce qui est commandité et de ce qui ne l’est pas. Effectivement, nous croyons qu’il serait bénéfique que les événements qui sont commandités soient dûment identifiés comme tels, pour les distinguer des événements à la charge de la population étudiante. Cela sensibiliserait la communauté étudiante à ce qui est commandité et à ce qui ne l’est pas.


Cette politique verrait aussi à encadrer le processus d’attribution des plages horaires des conférences, de sorte que les événements commandités ne cannibalisent pas systématiquement les autres activités. Les comités devraient pouvoir organiser leurs événements à des moments qui favorisent la participation, pas nécessairement en même temps que plusieurs autres, qui offrent parfois des cadeaux et des repas pour attirer des participants.


Mot de la fin


La Faculté offre un environnement qui demeure sain et ouvert. Tout le monde qui œuvre à sa vie étudiante est bien intentionné. Avec le temps, des réflexes ont néanmoins émergé pour laisser beaucoup de place à un type de pratique juridique – selon nous, plus que dans les autres facultés de droit québécoises. Notre texte vise à amorcer une discussion sur ces habitudes et sur ce à quoi on expose la communauté étudiante.


D’ici là, que vous « courriez » ou pas cet hiver, sachez que plein de belles options de carrière s’offrent à vous et que vous n’en serez pas moins heureuxᐧses si votre stage n’en est pas un de la Course.

En leurs noms personnels,


Philippe Clément

Antoine Lefebvre

Alexandre Flynn Simard

Audrey Jeanne Caplain

Camille Goulet

Frédéric Lafond

Gabrielle Simoneau

Mikael Morin

Sabrina Guilbault