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"80 ans après Sysiphe"

Auteur·e·s

Camille Trudel

Publié le :

12 juillet 2022

"L'absurde nait de cette confrontation de l'appel humain avec le silence déraisonnable du monde"


Camus écrivait ces mots il y maintenant 80 ans. Et s'il faut l'imaginer heureux, Sysiphe ne doit, ne devrait pas calquer notre réalité.


Pourtant, c'est de cette philosophie que l'on construit notre avenir, nos manques, nos crises. On énumère les problèmes sociaux comme on énumère des faits divers, on appelle à prendre soin de notre santé mentale malgré "tout ce qui se passe", soit de pousser passivement ce poids qui nous hante toujours, cette moderne épée de Damoclès.



Ainsi, va-t-on agir contre les effets de la crise climatique à la seule condition qu'elle mette en péril le confort des personnes en bonne santé? Va-t-on tenter de marchander quelles vies méritent d'être sauvées, et lesquelles doivent être sacrifiées pour qu'une partie de la population puisse profiter de la vie au péril des Deltas et des Epsilons de ce meilleur des mondes?

Crédit photo : Patrick Perkins Unsplash
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On le sait, consciemment, que la crise climatique est à nos portes. Que l'inaction a tué, tue et tuera par millions. On sait lire ces mots, les comprendre, les internaliser. Mais au lieu de se mobiliser, on a appelé ça de l'écoanxiété.


Petite faille : on aurait probablement beaucoup plus de facilité à traiter ladite écoanxiété ambiante de nos jeunes si on passait à l'action. Si on posait des actes concrets pour assurer notre survie. Parce qu'un 100mg de Zoloft, ça aide à être bien dans le confort de sa tête, mais pas dans le confort de son futur.


Impuissance tacite

Il est évident que l'État de droit vise sa propre préservation. S'il est déjà dûment établi que notre système économique est incompatible avec une lutte efficace contre les changements climatiques, reste la tâche peu simple de remettre en question les fondements mêmes de notre pays, certes, mais aussi des rapports de mondialisation avec le reste du globe.

Mais ce n'est pas un hasard qu'on appelle l'État de droit un système : un organe tombe, et il emporte avec lui l'homéostasie entière.


Mais de quel organisme s'agit-il? Dès ses bases, un virus ethnocentrique qui a détruit culture après culture pour faire fleurir la sienne dans le pétri qu'est l'Amérique, en vertu de son propre droit naturel à imposer aux "non civilisés", maintenant devenus créatures parasitaires, qui habitent leur hôte pour y gruger ses ressources, et ce, même si une exploitation trop vaniteuse mènera inévitablement à l'effondrement des deux parties.


Et le pire dans cette analogie, c'est que le capitalisme est basé sur un problème qu'il sait lui-même insolvable : on vise une croissance économique illimitée à l'aide de ressources finies. C'est le problème de l'économie, nous apprend-on. Et pourtant, combien est-il radical de proposer des modèles alternatifs. Combien est-il aliénant de critiquer un système dont ironiquement les fondateurs le savaient inopérable à long terme?


L'État de droit a ses défauts et ses qualités. Évidemment, jamais ne va-t-il prévoir un moyen de contrevenir à ses propres intérêts. Mais cette arme à double tranchant risque aussi de le mener à sa fin, tout comme la démocratie semble établir ses limites ; décret après décret, les mesures exceptionnelles prévues par la constitution semblent devoir être de plus en plus abusées pour maintenir l'ordre. Certes, la pandémie a certainement causé ce déraillement exécutif, mais imaginons maintenant l'ampleur de la crise constitutionnelle lorsque le réchauffement climatique nous frappera de plein fouet.


Ainsi, d'un point de vue politique, on ne peut prétendre être sensible aux enjeux des communautés marginalisées sans reconnaitre que l'inaction climatique en fera les premières victimes. Pensons au sort des Inuits, qui, à ce jour, sont en train de perdre leur foyer, faute du pergélisol qui se meurt, au même titre que les autres ressources naturelles nécessaires pour que le Nunavik soit habitable. Et c'est sans compter les personnes handicapées ; si cette pandémie a prouvé une seule chose, c'est que la survie des personnes vivant avec des comorbidités n'est pas plus importante, du moins pour nos chers complotistes, qu'une sortie au cinéma ou au restaurant. Ainsi, va-t-on agir contre les effets de la crise climatique à la seule condition qu'elle mette en péril le confort des personnes en bonne santé? Va-t-on tenter de marchander quelles vies méritent d'être sauvées, et lesquelles doivent être sacrifiées pour qu'une partie de la population puisse profiter de la vie au péril des Deltas et des Epsilons de ce meilleur des mondes?


Maintenant, quoi?

Un meilleur monde est possible. Tout le monde acquiesce lorsqu'on critique l'état dans lequel on vit ; mais trop souvent, on renchérit d'un "mais bon, c'est ça qui est ça…". Comme si nous avions l'obligation de tolérer la violence ambiante, comme si elle nous dictait de s'y soumettre.


Mais c'est l'idée de l'absurde qui m'a quelque peu sauvée du cynisme. Devant toutes les atrocités commises au nom du capitalisme, au nom de notre bienséante économie, je pourrais m'écraser. Je pourrais me concentrer sur mes études, veiller à avoir un bon emploi stable et ignorer le problème un peu plus longtemps ; mais je choisis activement de reconnaitre cette violence, de ne pas la laisser m'habiter aveuglément.


Un peu d'espoir : si on a été témoin du fait que des mesures d'urgence peuvent être décrétées pour tenter d'amoindrir la crise sanitaire, peut-être pourrait-on voir à s'outiller de ces mesures pour mettre en place des solutions radicales visant à contrer, ou du moins édulcorer, les conséquences du réchauffement climatique. 


Camus ne nous a pas demandé de cesser de pousser la roche pour y périr sous le poids de nos fléaux. Il nous a demandé d'activement reconnaitre la douleur, et malgré tout, de continuer. Malgré tout, de ne pas tomber dans le cynisme. Malgré tout, de ne pas songer à abandonner. À abandonner nos communautés les plus marginalisées, nos joies et nos espoirs. À ne pas nous abandonner.